Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/221

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dormir par terre dans sa couverture. On aurait pu nous loger à Reims, où les habitans nous offraient leurs maisons ; mais « il faut tenir les infirmiers, trop disposés à l’indiscipline. » Les heures se passent gaîment malgré la boue et l’insomnie. L’état-major, presque aussi mal partagé que nous, est réduit à s’abriter dans une grange ouverte à tous les vents.

Toute la nuit, on aperçoit sur les collines, de l’autre côté de la ville, les feux des bivacs. Au matin, l’armée du maréchal Mac-Mahon commence à se mettre en mouvement. Il est à peine jour quand nous voyons passer les premiers généraux ; les troupes paraissent ensuite, et le défilé dure jusqu’à midi. Le théâtre est merveilleux pour cette grande scène : à gauche, Reims et les tours de sa cathédrale ; en face de nous, une plaine immense bornée à l’horizon par des hauteurs en demi-cercle ; à droite, des collines plus rapprochées. Le ciel est gris, une pluie fine et pénétrante tombe sans interruption. Les régimens, cavalerie et infanterie, colonel en tête, vont au pas et en bon ordre sur deux grandes routes, sans un chant, sans un mot ; beaucoup de soldats paraissent dormir en marchant. Après l’armée viennent les bagages, les grands troupeaux de bœufs, les voitures des finances, la longue file des mulets chargés de leurs cacolets, et tous les impedimenta ordinaires, qui sortent encore de Reims quand les premières dvisions sont déjà arrivées au campement du soir. Le silence qui est absolu, le peu de place que tiennent sur cette plaine ces soldats, qui se comptent cependant par milliers, ajoutent encore aux émotions naturelles qu’excite la vue d’une grande armée marchant à l’ennemi. Vers le milieu du jour, le bruit se répand qu’on aperçoit les voitures de l’empereur ; elles passent en petit nombre ; l’état-major impérial porte les traces d’une campagne déjà longue, les beaux uniformes ont perdu leur éclat, les figures sont fatiguées. L’empereur est au fond d’une lourde berline, enveloppé dans un ample manteau noir doublé de rouge ; il salue comme aux jours de triomphe ; ses traits n’expriment aucune inquiétude ; j’entends dire autour de moi : « Il est sûr de la victoire, la fortune nous est revenue ! »

Le 24.

Longue étape de 28 kilomètres par des chemins difficiles et sous la pluie. Nous traversons Berru, lipny, Pont-Faverger. Beaucoup de maisons sont désertes ; telle rue rappelle Pompéi, cette ville où l’on croit à chaque instant que les habitans vont revenir.

Les collines qui bordent la Suippe en avant de Bétheniville sont couvertes de troupes ; c’est une mer de tentes et de feux, de chariots, de canons, de chevaux, parmi lesquels s’agitent les soldats.