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enfin se quitter, et nous reprenons la route d’Attigny, non sans souhaiter que le talisman ait toutes les vertus que lui prêtent les Arabes.

Le 28.

En quittant Attigny le 27, nous gagnons La Neuville ; une courte étape d’une heure et demie nous ramène le lendemain sur nos pas ; nous campons toute la journée au-dessus du village de Semuy. Notre marche est lente et incertaine, sans doute parce qu’elle doit se régler sur celle du corps d’armée que nous suivons. Depuis le 22, le chemin que nous avons fait est bien court, et cependant on répète autour de nous que les circonstances sont décisives. Jusqu’au soir, nous n’avons d’autre distraction que le passage des trains d’équipage qui s’avancent en désordre et à grand’peine par des chemins détrempés.

Mes premières impressions sur le personnel de notre ambulance n’ont fait que se fortifier. Je l’ai vu à l’œuvre. Diriger un si grand nombre d’hommes, avec un matériel considérable, dans un pays épuisé, quand rien ne peut être prévu, n’est pas chose facile. Il faudrait de la part des chefs un rare esprit de décision, une grande activité et une complète entente. Les docteurs se tiennent à l’écart, et ils ont raison ; ils veulent que les comptables s’occupent seuls de l’administration. Quand nos hôpitaux seront établis, ce ne sera pas aux médecins de veiller à la discipline, aux vivres et aux campemens. Le docteur en chef n’intervient donc que le moins possible. Les sergens et les majors essaient en vain de maintenir une discipline militaire, qui le plus souvent n’est qu’une parodie de la vraie discipline, et n’attache d’importance qu’aux détails. Les infirmiers échappent sans cesse à la règle qu’on veut leur imposer. L’administration n’a qu’une ressource, qui est l’expulsion ; déjà dix infirmiers ont été remis à la prévôté pieds nus et en chemise. « On en prend cent vingt au départ pour en garder soixante, me disait-on au Palais de l’Industrie. Nous comptons qu’avant peu de jours l’ambulance en aura renvoyé vingt ou trente. » Ce n’est pas que ces hommes commettent des fautes graves, mais ils se plaignent, surtout quand les vivres se font attendre ; ils répondent peu poliment à des ordres qui leur paraissent excessifs, ils transgressent des consignes qui se contredisent tous les jours, et qui trop souvent n’ont aucune utilité évidente. — D’ordinaire ces difficultés s’arrangent à l’amiable, parfois cependant les chefs perdent patience, et alors le dernier venu paie pour tous les autres. Ce personnel serait facile à conduire, si on donnait aux escouades un règlement qui, une fois arrêté, fût observé à la lettre. Le comité n’a choisi en général que des hommes payés ; de simples volontaires lettrés et instruits lui