Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/235

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nationalité particulière. La guerre est dure, plus dure pour nous que pour vous. Nous souhaitons ardemment la paix, qui nous rendra nos femmes et nos enfans ; mais nous irons jusqu’au bout, il le faut pour la grandeur du nom allemand. L’Allemagne a été assez longtemps vaincue ; victorieuse et admirée, elle devient la première nation de l’Europe, c’est ce qui nous soutient. »

Les soldats nous parlent de Paris ; beaucoup ont des adresses qu’ils nous montrent : ils connaissent de réputation quelques rues et les principaux monumens. Pour eux, le nom de cette ville est plein de mystère. Cette grande cité ne ressemble à aucune autre ; rien en Allemagne ne saurait en donner l’idée. Autant qu’on peut comprendre ce que se figure leur imagination, Paris est une ville surprenante, une terre promise, mais aussi une sorte de Babylone où les séductions et les plaisirs réservent aux vainqueurs des émotions qu’ils n’essaient pas de deviner, auxquelles ils ne s’abandonneront pas sans réserve.

Les chefs avec lesquels nous sommes forcément en relation causent volontiers. L’indiscipline de notre armée les surprend beaucoup ; ils s’étonnent que nous sachions si peu combien la guerre est sérieuse, que nous attachions une si faible importance à l’ordre et à la méthode, aux études préparatoires. C’est par un officier supérieur bavarois que j’ai appris avec certitude la bataille de Sedan. « Vous ignorez sans doute, monsieur, les dernières nouvelles, elles sont tristes pour votre pays : vous n’avez plus d’armée, l’empereur a rendu son épée, on le conduit à Cassel ; mais c’est la fin de cette horrible guerre. Ende, Ende, comme disent partout nos soldats. » Je ne pus que lui répondre : « La France ne s’avouera pas vaincue ; après l’armée, nous avons la nation. » — « Vous voulez parler du siège de Paris, je le sais, nous lisons vos journaux ; ils vous ont fait bien du mal en contribuant à vous tromper sur vos forces, sur le sens des premiers faits militaires ; aujourd’hui ils vous excitent à une résistance inutile. Paris est déjà pris : nous n’avons qu’à nous avancer et à l’entourer ; vos deux mois de vivres s’épuiseront ; pendant ce temps-là, nous irons en Normandie, nous mettrons la Bretagne en réquisition. » — « Et ne craignez-vous pas que notre démocratie fasse des progrès jusque dans vos rangs ? vous avez chez vous bien des mécontens. » — « En ce moment il n’y a en Allemagne ni opprimés ni oppresseurs, il n’y a que des soldats et des patriotes. L’Allemagne entière est debout pour la cause nationale ; puis vous vous trompez sur le pouvoir de la démocratie française. Les questions sociales sont partout la préoccupation des hommes sérieux et honnêtes ; nous sommes plus loin que vous de l’égalité des classes, Werther et Wilhelm Meister sont encore vrais par bien des points. Nous avons fait moins de révolutions, mais ces