Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/236

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problèmes s’imposent à nos esprits et aussi à notre conscience ; nous sommes fermement résolus à les résoudre. Dans la question sociale, il faut distinguer le but et le moyen : le but, tous les nobles cœurs l’approuvent, nous savons que l’Europe y arrivera, malgré elle ou de bon gré ; ce sont les moyens de réaliser les progrès de la démocratie qu’il faut trouver. Le problème consiste à étudier toutes les forces vives d’un pays : forces d’action et forces de résistance, légitimes exigences des masses, droits des classes éclairées, intérêts des paysans et des ouvriers, des riches et des pauvres. Jamais l’esprit humain ne s’est proposé une plus noble tâche. Vos utopistes prétendent l’accomplir en un jour ; forts dans la critique, ils ont toujours échoué dans l’action. Le peuple allemand est instruit et bon ; il sait la grandeur de cette belle époque où il nous a été donné de vivre. Vous serez surpris de le voir faire sa révolution sociale lentement, avec prudence ; il trouvera des solutions que votre pays n’a pas soupçonnées : ce sera le triomphe de la science. Avez-vous remarqué, monsieur, que les seules démocraties qui aient fait figure dans le monde, celle d’Athènes par exemple, étaient grandes par la culture de l’esprit ? C’est l’instruction, si générale en Allemagne ; c’est la réflexion, si sérieuse chez nos hommes d’étude, qui rendront possible pour nous l’établissement de la démocratie, qui nous permettront de la régler et d’en recueillir les bienfaits. » Il y avait beaucoup à répondre à ces quelques mots ; ni mon ami ni moi nous n’avions le cœur aux longs entretiens, nous étions anéantis sous le coup des épouvantables nouvelles.

Malgré la politesse des formes, il n’est pas rare de voir percer dans la conversation des officiers une vive antipathie contre la France, contre les vainqueurs d’Iéna, contre ceux qui ont humilié la Prusse en 1806. « Vous nous avez vaincus, vous êtes entrés chez nous, notre heure est venue. Le temps a vengé l’Allemagne, la France aurait tort de se plaindre ; son insupportable arrogance, qui s’est imposée si longtemps à l’Europe, ses promenades militaires dans le monde entier, son chauvinisme, — c’est là un des mots que les Allemands répètent le plus fréquemment quand ils parlent à des Français, — ses victoires, sa suprématie, qui ne s’appuyait que sur la force des armes, ont froissé toute l’Europe.. » Pour ces barons poméraniens qui passent ici, comme pour ces étudians de Göttingue ou d’Heidelberg, engagés dans la landwsher, nous sommes un peuple léger et spirituel qui se rit des nations honnêtes, livré à toutes les inconséquences de l’esprit, libre de préjugé moral, plus raffiné dans nos plaisirs que les Byzantins, un peuple mauvais qui a perdu le sens du vrai et du sérieux. Il faut nous résigner à ces injustices. Ces Allemands qui nous avouent avec toute sorte de réserves le fond de leur pensée sont de bonne foi, mais