Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/239

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débiteur reste inconnu jusqu’à la fin de la guerre ; après la paix, les communes pourront présenter au pays le compte de ce qu’elles auront donné aux Allemands ; ce sera justice d’écouter plus tard de si légitimes réclamations, et il ne se trouvera pas une chambre française pour les repousser ; il serait odieux que les départemens épargnés ne prissent pas leur part du malheur commun. Ce sera peu d’indemniser en argent ces malheureuses provinces qui auront subi si longtemps toutes les horreurs de l’invasion ; la France n’aura jamais assez de reconnaissance et de sympathie pour ceux qui ont tant souffert.

9 septembre.

Les nouvelles du 2 septembre sont complètement confirmées. Paris va être investi. Aurons-nous le temps d’y revenir avant que les lignes des chemins de fer soient coupées ? pourrons-nous traverser toute cette armée qui couvre les routes des Ardennes ? Nos malades gravement atteints ont succombé, les autres sont complètement guéris ou convalescens ; l’ambulance est désormais dans d’excellentes conditions, nos services deviennent inutiles. Nous exposons notre situation à plusieurs officiers supérieurs qui passent au Chesne ; ils ne peuvent nous donner une permission régulière : les chefs de corps seuls, c’est-à-dire, croyons-nous, douze personnes dans toute l’armée, ont le droit de signer un laisser-passer. On nous conseille d’aller à Attigny, où le prince royal nous ferait un excellent accueil, ou encore de partir sans formalité aucune et de gagner la frontière ; ce sera pour nous une avance de vingt-quatre heures. Nous nous arrêtons à ce parti ; nous quittons nos amis du Chesne, non sans nous promettre de venir revoir dans des jours meilleurs ce pauvre village où nous avons passé des heures si tristes, et nous prenons à pied, sans bagage, la route de Mouzon. En vain nous avions cherché une voiture et un cheval, il n’y en a plus au Chesne, ou, si quelque propriétaire a échappé aux réquisitions, nous ne pouvons lui faire courir les risques d’un voyage jusqu’à Sedan.

Du Chesne à Mouzon, pendant sept heures, la route est couverte de soldats bavarois qui reviennent de Sedan ; les traînards sont nombreux, beaucoup d’hommes fatigués s’arrêtent sur le bord du chemin. Les costumes n’ont plus cet éclat que nous avions remarqué au Chesne ; les vêtemens ouverts laissent voir un linge d’une saleté dégoûtante. Sous leur tunique, les soldats ont l’habitude de porter une camisole de toile blanche ; aux étapes, ils quittent la tunique et ne gardent, pour faire les menus ouvrages, que la camisole : de la sorte ils ménagent l’uniforme, et peuvent, quand il le faut, frapper les villages par leur bonne tenue. L’armée allemande ne néglige pas ces moyens dont elle sait l’importance.

A Tannay, vers midi, nous rencontrons toute une division qui