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fait halte. Elle s’est arrêtée pour quelques heures sur les collines à l’entrée du village. Les soldats se reposent à leur place et en rang ; bien peu ont la permission d’aller au village. Ils sont en ordre comme pour une bataille. Un peu plus loin, nous longeons un parc d’équipage ; les voitures et les chevaux sont disposés sur six ou sept rangs entre des chemins d’une égale largeur bordés de pieux que relient des fils de fer. Le plan de ce parc est mathématique.

Quand nous arrivons aux Grandes-Armoises, deux sentinelles placées à l’entrée de la rue principale nous avertissent que le village est occupé par l’armée. Là, au contraire de ce que nous avons vu à Tannay, les Allemands sont dans toutes les maisons ; les propriétaires les laissent complètement maîtres. La troupe paraît très occupée à chercher ce qui reste de vivres et de vin dans les celliers ; le silence cependant est presque complet.

Au sortir des Grandes-Armoises, le nombre des voitures devient considérable. Les trains d’équipage allemands sont très modestes ; ce sont de petites charrettes, souvent en osier, et qu’on s’est attaché à rendre légères. Nous les jugeons peu dignes d’une grande armée ; mais un escadron de hussards qui vient à passer nous montre l’avantage que présentent ces voitures si simples : elles sont si peu larges que les cavaliers se lancent au galop des deux côtés du train, qui n’arrête pas la circulation. L’armée française avait laissé au Chesne plusieurs fourgons ; les Prussiens en ont pris à peine quelques-uns, ils les trouvaient trop lourds et trop larges. Il est certain que dans les chemins vicinaux et même sur nos grandes routes, quand elles sont détrempées ou que le terrain est accidenté, comme dans les Ardennes, nos transports si solides, mais toujours massifs, créent de grandes difficultés aux soldats du train. Les voitures allemandes peuvent presque toujours suivre les régimens auxquels elles sont affectées ; les vivres arrivent en même temps que les hommes, et c’est là un avantage très sérieux. Les petites voitures militaires que nous voyons ne sont pas traînées en général par un moins grand nombre de chevaux que nos lourds fourgons, la célérité de ce genre de transport a été évidemment une des préoccupations principales de l’intendance allemande.

La circulation est permise sur la route du Chesne à Mouzon ; les paysans qui se hasardent à quitter leur village ou à y revenir ont comme nous toute liberté ; beaucoup de ceux qui nous parlent étaient à Sedan, où les Prussiens les avaient emmenés, ils ont vu pleuvoir les obus, et souvent leurs compagnons sont tombés frappés autour d’eux ; les conducteurs requis par une armée en partagent forcément les périls. Ils ne savent qu’une chose, c’est que les morts se comptaient par milliers ; c’est à nous qu’ils demandent des nouvelles. L’on d’eux a suivi l’armée fédérale depuis Pont-à-Mousson,