Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/280

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un instant désigné pour le ministère des finances ; ses magasins sont un monde en miniature dont nous n’avons en France que de très minces équivalens. En 1868-1869, le mouvement des affaires de cette maison a représenté 30 millions de dollars, 120 millions de francs. Là-dessus, l’impôt prélevé par le fisc était de 150,000 francs. Quant au personnel, c’est un régiment complet, 3,000 employés avec des traitemens qui, à tous les degrés, dépassent de beaucoup ceux que nous avons coutume d’accorder. Voila déjà un bel instrument de commerce ; il y en a un autre plus considérable : c’est la maison H. B. Claftin et C°, qui s’occupe exclusivement de la vente des domestic goods, produits domestiques, et encore ne comprend-elle sous cette dénomination que les tissus de fabrication américaine. S’imaginerait-on que, dans ces conditions restreintes, cette maison atteint en une année un débit de 42 millions de dollars, 172 millions de francs, sur lesquels elle paie à l’état, suivant sa déclaration, qui sert de base à l’impôt, une somme de 217,000 francs ?

La vogue est donc aux produits domestiques ; c’est toujours la revanche des intérêts du nord contre les intérêts du sud, la suite du combat engagé en 1859 aux noms de Lincoln et de Buchanan. Au fond, il n’y a pourtant là qu’un abus de mots. Les vrais produits domestiques sont ceux que le sol américain a fournis amplement, et qui longtemps ont défrayé une exportation aussi riche que variée, les cotons, les farines, les pétroles, les pelleteries, les viandes et poissons salés, les tabacs, les bois de teinture, les substances médicinales. Est-ce ainsi qu’on l’entend à New-York ? Non. Est-ce au débit de ces produits domestiques que s’ouvrent ses vastes établissemens ? Non encore. Ce serait trop élémentaire, trop agricole ; ce ne serait pas assez industriel. Or le goût du jour aux États-Unis veut que l’agriculture se trempe dans l’industrie et s’y confonde. Le coton par exemple, quel pays ne se contenterait du lot qui en est échu à l’Amérique du Nord, du milliard de francs en chiffres ronds qu’avec ce seul article elle a prélevé et tend à prélever de nouveau sur les ateliers de l’Europe ? Ce n’est pas assez pour les Américains, qui, au risque d’amoindrir leur fortune au lieu de l’accroître, entendent filer eux-mêmes, tisser, retordre, teindre et imprimer ce coton. A ce prix seulement, il deviendra un produit domestique digne de figurer avec honneur dans les grands assortimens de la métropole, et d’autant plus domestique qu’il aura reçu plus de façons, coûté plus de main-d’œuvre. Pures questions de mots que tout cela, et dont un peuple si sensé aurait dû mieux se défendre.

En fait d’industrie, il est vrai, le coton était la matière qui devait se présenter d’abord à l’activité ingénieuse de l’Américain. La