Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/300

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établissemens fondés ou à la veille de l’être, sur les sommes qui y ont été dépensées, sur les ouvriers qui y trouvent de l’emploi et les gros salaires qu’ils touchent, après quoi on demande au congrès s’il voudrait, en abaissant les tarifs, convertir en ruines ces ateliers florissans, réduire à la misère ces populations laborieuses. Le thème est vieux et a été l’objet de bien des variantes ; ni ceux qui le débitent ni ceux qui l’écoutent n’en semblent pourtant las. Le peuple lui-même, sans trop savoir de quoi il s’agit, s’en accommode si bien que depuis cinq ans il n’y a plus aux États-Unis ni politique de principes, ni politique de sentiment ; à peine y reste-t-il une politique d’intérêt domestique, dont l’objet est de prélever sur tout le monde des largesses pour quelques-uns. Fer ou coton, peu importe ; le prétexte est assez bon dès qu’il réussit.

Que le gouvernement fédéral trouve quelque avantage à prolonger ce jeu, c’est son affaire ; la nôtre en Europe est de bien voir ce que nous en avons souffert et en pourrons souffrir. De l’avis de bons juges, le gros du mal est fait ; nous ne conservons plus dans le débouché américain que la part dont nous ne pouvions pas être dessaisis, les articles dont à aucun prix on ne trouverait là-bas l’équivalent, ou dont on ne pourrait se priver sans blesser sensiblement les habitudes. Les toiles ordinaires, les tissus à bas prix, tout ce qui n’exige pas un certain art nous a été enlevé, et jusqu’à nouvel ordre il faut en faire notre deuil. Dans ce qu’on nomme la fabrique de Paris, on a détourné également, par des imitations imparfaites, des détails d’assortiment, des objets de fantaisie, et l’usage de la machine à coudre, découverte américaine, a fixé dans le pays une partie des confections qui autrefois nous étaient dévolues ; mais dans ces catégories même tout ce qui est de choix, de bon goût et de bon usage nous est resté. Nos grandes réputations industrielles sont intactes ; Lyon tient toujours à New-York la tête pour les soieries, Mulhouse pour les piqués ou les nouveautés du coton, Elbeuf pour les draps de fantaisie : point de signe de déchéance sur aucun de ces points. Aucun fer américain ne vaut encore nos bons fers de Champagne ; nos bronzes d’art, nos industries décoratives, nos meubles se maintiennent. Si ce sont là des débris, ils nous font encore honneur et nous valent plus de 100 millions d’importation par an, ce qui n’est point à dédaigner. Nous perdons une quarantaine de millions sur les objets communs, ce n’est qu’une revanche à voir venir. Elle viendra, les signes en sont évidens.

Comment n’être pas frappé en effet de ce vertige qui pousse un pays au brusque renchérissement de toutes choses, services et denrées, en obligeant la circulation, papier ou or, à se mettre au même pas ? La valeur d’un objet, toute relative qu’elle soit, n’est point si élastique qu’on puisse s’en jouer impunément. Elle a pour hausser