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analogue à celle que l’on voit dans l’histoire de France lorsque les armées perdirent le caractère féodal, et que chaque soldat, au lieu de marcher sous la bannière de son seigneur, marcha sous les ordres d’un capitaine choisi par le roi.

Dans cette nouvelle armée romaine, les rangs ne furent plus marqués par la naissance ; ils le furent par la richesse. Tout homme qui était possesseur foncier fit partie de l’armée. Un certain chiffre de fortune plaçait un homme dans la cavalerie ; d’autres chiffres le mettaient dans telle ou telle classe de l’infanterie. Celui qui ne possédait que quelques milliers d’as était rangé hors des classes, parmi les vélites. Enfin celui qui n’avait absolument rien, que l’on appelait prolétaire, était absolument exclu de l’armée.

Cette relation entre la fortune et le service militaire nous étonne aujourd’hui. Elle est assurément fort opposée à nos idées et à nos habitudes modernes ; mais il faut qu’elle ait été bien conforme aux idées des anciens, car nous la trouvons dans toutes les cités de la Grèce et de l’Italie. Toutes ont eu une période de leur histoire dans laquelle la classe riche ou du moins la classe des possesseurs fonciers a seule porté le fardeau du service militaire. Cela tenait peut-être à ce que, la patrie n’étant pas chez les anciens un être abstrait ni une sorte d’idéal, mais étant la collection très réelle et très vivante de tous les intérêts privés, il semblait naturel que la part de service militaire fût proportionnelle pour chaque homme à la part d’intérêts qu’il avait dans l’association. Aux plus riches, aux plus intéressés, il appartenait de combattre aux premiers rangs ; qui ne possédait rien et n’avait rien à défendre n’était pas tenu de prendre les armes. A cela s’ajouta sans doute un calcul : les plus riches se réservèrent les meilleures armes, comme ils se réservèrent la plus forte part des droits politiques et la meilleure place dans la cité. Ainsi fit plus tard la classe féodale : une aristocratie ne peut se soutenir qu’à la condition d’être maîtresse dans l’armée comme dans l’état ; or elle ne peut être maîtresse dans l’armée qu’en prenant pour elle la plus grande part des travaux et des dangers.

Les corps et les compagnies de l’armée romaine furent donc, à partir du roi Servius, distingués par la richesse. Dès lors aussi la société romaine se transforma. On vit en effet surgir un principe nouveau, en vertu duquel le rang et la valeur de chaque homme ne dépendaient plus de sa naissance, mais de sa fortune. Ce principe, introduit d’abord dans l’armée, ne tarda guère à se faire jour dans la cité ; il changea peu à peu les idées et les habitudes des hommes, il modifia insensiblement les mœurs, la manière de penser, et par suite tout l’état social. A la longue, il mina et finit par briser la caste patricienne.