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L’armée devenait ainsi à certains jours une assemblée politique. Elle élisait ses chefs, qui étaient en même temps les magistrats de la cité, et elle votait les lois.

Comment la domination patricienne aurait-elle pu se soutenir ? La cité et l’armée étaient édifiées d’après deux plans absolument différens. Les institutions de l’une étaient en opposition avec celles de l’autre. En vain le patriciat avait-il pris quelques mesures pour tenir toujours l’armée sous sa dépendance ; en vain avait-il établi que les décisions de l’assemblée centuriate n’auraient aucune valeur légale tant qu’elles n’auraient pas été confirmées par les patriciens et les curies. Comment ne pas tenir grand compte d’une volonté régulièrement exprimée par un peuple en armes ? Si les patriciens refusaient de ratifier le vote des centuries, cela seul faisait éclater à tous les yeux le désaccord des institutions ; ces institutions ne pouvaient plus fonctionner, et l’anarchie prenait possession de la cité. Au bout de peu de temps, le patriciat était contraint de céder ; de concession en concession, il finit par perdre tous ses privilèges et toute son autorité.

Mais le régime qui remplaça le patriciat ne fut pas la démocratie. A l’aristocratie de naissance succéda l’aristocratie de richesse. Ici encore le lien entre les faits de l’ordre militaire et les faits de l’ordre politique apparaît manifestement. L’armée, comme nous l’avons dit, était constituée d’après la fortune ; la classe pauvre en était exclue, la classe moyenne n’y formait qu’un nombre de compagnies assez restreint, la classe riche composait à elle seule toute la cavalerie et la première moitié des compagnies de fantassins. Quand cette armée se changeait en comices, c’était encore par compagnies que l’on était distribué et que l’on votait, et chaque compagnie n’émettait qu’un suffrage. Il résultait de là que la richesse disposait de la majorité des voix ; les classes moyennes n’avaient à voter que si les riches n’étaient pas d’accord entre eux, et les pauvres ne votaient pas du tout. Ces procédés eurent à la longue pour effet de faire prédominer la richesse dans l’ordre politique, comme elle prévalait déjà dans l’ordre militaire.

Il faut écarter plusieurs idées fausses que l’on se fait ordinairement sur la république romaine, sur la plèbe, sur les tribuns du peuple. On juge la plèbe des premiers siècles de la république d’après ce qu’elle était dans les derniers, et on se la représente comme une classe de prolétaires. Il n’en est rien. La plèbe des premiers siècles, celle du moins que nous voyons agir et jouer un rôle dans l’état, celle qui dirigea la retraite au Mont-Sacré, qui créa le tribunat, qui demanda la confection d’un code, qui réclama le droit de mariage avec les familles patriciennes, qui ensuite conquit peu