Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/313

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riches ne voulurent céder leurs terres, ni les pauvres ne tinrent à en acquérir. On est confondu de la facilité avec laquelle l’aristocratie vainquit les Gracques : leur double défaite prouva l’impuissance et l’inertie de la plèbe romaine.

Aussi la société romaine, pour sortir enfin de ce régime oligarchique, prit-elle une voie détournée. Ce ne fut pas la classe populaire qui renversa l’aristocratie, ce fut l’armée, et il résulta de là que Rome aboutit à cette sorte de fausse démocratie qu’on appelle l’empire. Cette révolution, achevée par César, avait été commencée par Marius.

L’histoire de la fondation de l’empire débute par une réforme militaire, et c’est Marius qui en fut l’auteur. Ce personnage n’était pas un homme politique ; s’il prêta quelquefois son nom aux différens partis, il ne fut le chef d’aucun d’eux. Il vécut toujours dans les camps et ne fut qu’un soldat. C’est justement cela qui est caractéristique, et qui marque la nouveauté étrange de la situation où Rome se trouvait. Pour la première fois, on vit un soldat maître de la cité sans avoir rien du citoyen, un soldat appelé au consulat pour ses seules qualités militaires, un soldat élu sept fois consul sans avoir été ni un administrateur ni un homme d’état, un soldat enfin disposant de la république. Le premier acte qu’il fit comme consul fut de changer l’organisation et la nature de l’armée ; mais rien ne prouve qu’il eût en cela des vues politiques, et il est probable qu’il ne fut déterminé que par des raisons toutes militaires. La classe moyenne, épuisée par l’œuvre de la conquête, rongée d’ailleurs par la misère, ne fournissait plus assez d’hommes pour remplir les légions. Marius y appela les pauvres, et les ouvrit aux prolétaires. Les anciennes conditions de fortune furent supprimées. Plus de cens pour être cavalier, plus de cens pour être légionnaire. Tout homme put être, suivant son aptitude, vélite, légionnaire ou cavalier. Toutes les distinctions fondées sur la richesse ou la pauvreté disparurent. L’armée devint un corps absolument démocratique.

Dès ce moment, l’accord cessa entre la constitution politique et la constitution militaire. Dans l’état, l’oligarchie des sénateurs et des chevaliers continuait à régner, et gardait dans ses mains les magistratures et les proconsulats ; dans l’armée, c’était la classe pauvre qui dominait. L’armée n’était plus l’image de la cité ; elle était plutôt, par sa composition, par ses habitudes, par son esprit, l’opposé de la cité. Dans l’état, c’était le régime républicain et aristocratique ; dans l’armée, c’était l’égalité avec l’obéissance aux ordres d’un chef, c’est-à-dire le régime monarchique.

Il n’est pas jusqu’aux insignes militaires qui ne furent changés