Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/318

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en Orient, c’est-à-dire que durant quatre années il fut un véritable monarque hors de Rome. Puis il revint en Italie en 62, comptant bien être monarque dans Rome même ; mais ici se place un fait inexplicable, et qui paraît avoir été la faute capitale de la vie de Pompée. Avant d’arriver à Rome, il licencia son armée. Dès lors toute sa force s’évanouit. Les partis au nom desquels il avait affecté d’agir n’étaient rien et ne le soutinrent pas ; ses soldats eux-mêmes lui en voulurent de les avoir licenciés et d’avoir paru préférer la république à eux ; il fut enfin le jouet du sénat. C’est alors que César entrevit la possibilité d’arriver lui-même au pouvoir. Il reprit pour son compte le plan que Pompée n’avait pas su suivre jusqu’au bout.

Mais comment faire pour avoir une armée ? Nous ne devons pas oublier que Rome n’avait pas d’armée régulière, et que l’oligarchie n’en voulait pas avoir ; il n’était donc pas possible de s’élever au commandement, comme on le ferait chez nous, en traversant régulièrement la série des grades. Pour lever des armées à ses frais, comme avaient fait autrefois Pompée et Crassus, il fallait être plus riche que ne l’était César. Il prit le seul moyen qui s’offrait à lui : aidé de Pompée, il se fit donner d’abord le consulat, que devait suivre le proconsulat avec une province à administrer pendant cinq ans. Il avait choisi d’avance une province où il y avait toujours une armée, la Gaule cisalpine. Une fois arrivé là, une occasion de guerre se présenta à propos, comme s’il l’avait fait naître. Il eut une armée à conduire dans la Gaule transalpine et une guerre à diriger. Voilà donc César à son tour chef militaire comme l’avaient été Marius, Sylla, Sertorius et Pompée. Dans cette situation, il déploya des qualités que nul ne lui avait connues, et il s’y joignit un bonheur, un concours de chances favorables tel qu’aucun homme n’avait le droit d’en espérer un pareil. Il avait tout pour lui : une grande guerre dont la légitimité n’était contestée par personne, une guerre contre un peuple assez redouté pour qu’elle frappât les imaginations et contre un peuple assez divisé pour qu’elle présentât de grandes chances de succès, une guerre assez longue pour accoutumer ses troupes à lui obéir et leur faire complètement oublier Rome, une guerre enfin dans un pays qui était bien assez riche pour satisfaire ses soldats, mais qui ne l’était pas assez pour les amollir ; avec cela, toutes les qualités de général, le coup d’œil à la fois le plus large et le plus net, la conception du plus vaste ensemble et celle des moindres détails, une tactique aussi savante et aussi sûre d’elle-même pour la défensive que pour l’offensive et pour la retraite que pour l’attaque, un talent incomparable d’administrateur et un talent incomparable de diplomate, par-dessus tout, l’art de se faire obéir, de s’attacher ses soldats