Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/375

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par le rôle en quelque sorte diplomatique qu’elle a eu au moment où elle s’est produite, mais encore par l’ébranlement qu’elle a laissé dans l’esprit public.

Au fond, quand on y regarde de près, cette singulière et coupable journée du 31 octobre n’est qu’un épisode plus criant d’une histoire qui se déroule depuis le 4 septembre, surtout depuis l’investissement de Paris, et qui se résume dans un mot : la lutte intime, permanente, de l’esprit de patriotisme et de l’esprit de faction. Depuis deux mois, cela n’est pas douteux, l’esprit de patriotisme domine tout, il est la première et souveraine inspiration de l’immense majorité de la population parisienne ; à côté de lui, l’esprit de faction veille sans cesse, épiant toutes les occasions, comptant toujours sur une défaillance du gouvernement ou sur une surexcitation populaire. Vaincu dès qu’il déploie son drapeau, il s’efface un instant pour reparaître bientôt. C’est la campagne qu’il poursuit depuis deux mois sans se décourager. Le 31 octobre, il a cru l’heure venue, et le moment en vérité n’était pas si défavorable pour ses calculs. Ce jour-là, un jour gris et sombre, les malheurs et les surprises pleuvaient sur nous. La veille, nos troupes avaient éprouvé au Bourget un échec mal expliqué, et qui pesait sur l’opinion. D’un autre côté, la reddition de Metz, si souvent annoncée, si souvent démentie, devenait une triste réalité, et elle arrivait au public avec tout un cortège de mystères et de doutes enveloppant d’obscurité un événement aussi douloureux qu’inévitable. Enfin, au milieu de toutes ces amertumes, éclatait une nouvelle d’abord mal comprise et qui depuis a semblé bien meilleure, mais qui dans ce premier moment apparaissait comme le préliminaire ou le déguisement d’une reddition prochaine de Paris lui-même : c’était la nouvelle de la négociation d’un armistice dont l’objet était de laisser à la France le temps de se reconnaître, de se reconstituer par l’élection d’une assemblée nationale. Les puissances neutres proposaient l’armistice, le gouvernement de la défense nationale paraissait l’accepter avec des continuons qui ne préjugeaient rien ; M. Thiers, après un séjour de vingt-quatre heures à Paris, allait le négocier à Versailles avec les chefs de l’armée prussienne. Tout se réunissait à la fois pour exciter l’émotion publique. C’était bien le cas ou jamais de saisir l’occasion pour aller à l’Hôtel de Ville, pour ressusciter la commune révolutionnaire comme protestation contre les « infâmes trahisons » du gouvernement, contre l’échec du Bourget, contre la reddition de Metz, contre l’armistice ! Toujours est-il qu’il n’en fallait pas, plus pour que M. Gustave Flourens, général de ces sortes d’expéditions, se décidât à battre le rappel de son armée de Belleville et à se mettre en campagne. D’autres y entendaient assurément moins de malice, ils n’étaient poussés vers l’Hôtel de Ville que par cette inquiétude qui serre les âmes en certaines heures ou par cette curiosité fiévreuse qui agite les foules ; ils ne sa-