Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/378

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rens ignorait l’existence ! Que va-t-il arriver ? Il n’arrive rien heureusement. Tout se passe encore en tumultes et en exclamations. M. Gustave Flourens trouve, et il a bien raison, qu’il est inutile de se faire tuer, que cela serait même funeste au succès de sa cause, c’est lui qui le dit, et, au lieu d’en venir aux mains, on finit par négocier, par convenir de quelque capitulation, demeurée assez ambiguë, qui permet à chacun de rentrer chez soi, M. Blanqui donnant le bras au général Tamisier, M. Flourens reprenant le chemin de Belleville avec ses tirailleurs. À quatre heures du matin, l’invasion se retire comme elle est venue, les portes de l’Hôtel de Ville restent ouvertes pour tout le monde, et le seul bon côté de cette triste affaire, c’est de s’être terminée comme elle avait commencé, sans effusion de sang, quoique plus d’une fois dans ces heures tumultueuses on fût bien près de se servir de ses armes. Somme toute, le gouvernement, délivré par la garde nationale, retrouvait sa pleine autorité, et l’échauffourée de la nuit était évanouie avant le jour. C’est ce que les envahisseurs de l’Hôtel de Ville, par un euphémisme particulier, ont appelé le triomphe de l’émeute réactionnaire contre le gouvernement du peuple, car ces étranges dictateurs d’une heure se considéraient déjà bien manifestement comme les maîtres légitimes de Paris et de la France. La garde nationale tout entière n’était plus qu’un ramassis d’émeutiers ou de « marguilliers. »

C’était assurément un grand bonheur que tout se fût terminé ainsi, sans que le sang eût coulé dans de déplorables convulsions intérieures. Tout est bien qui finit bien, soit. Une certaine patience stoïque du gouvernement mis en captivité et l’insurrection morale de la population ont suffi pour avoir raison sans combat d’une tentative violente ; mais cela aurait pu finir d’une façon moins pacifique, et c’est là précisément qu’est la moralité de cette journée du 31 octobre, attentat volontaire ou involontaire contre l’inviolabilité nationale, aussi bien que contre la république. Ainsi, au moment même où l’ennemi est à Saint-Cloud, à Meudon, à Choisy-le-Roi, serrant Paris dans un cercle de fer, pouvant presque braquer ses lunettes jusque sur nos places publiques, des hommes ne craignent pas d’aller à l’assaut de l’Hôtel de Ville, au lieu d’aller à l’assaut de la redoute de Châtillon ! Ceux qui l’autre jour se jetaient dans cette folle et coupable aventure se sont-ils demandé ce qui aurait pu arriver, si par hasard les Prussiens avaient saisi ce moment pour faire irruption dans nos défenses, pour tenter un effort suprême contre nos murs ? Les chefs militaires qui commandent nos forts et nos avant-postes auraient fait leur devoir sans doute, ils auraient combattu pour Paris et pour la France sans regarder derrière eux ; mais enfin, le chef de l’armée, le général Trochu, étant momentanément prisonnier, l’impulsion se trouvait paralysée, et l’absence de toute direction, surtout pour une telle cause, n’était-elle pas de nature à jeter un certain ébranlement, une certaine hésitation dans la défense à la minute déci-