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puéril de prendre au sérieux : on ne nous consolerait guère de la famine, si on nous proposait d’y remédier grâce aux poissons de la Seine. La même lettre annonce aussi que ni le pain ni le sel ne manqueront avant plusieurs mois. Nous savons au contraire par des renseignemens positifs que, le jour où l’on s’est rendu, les soldats n’avaient plus de sel pour assaisonner la soupe de cheval, seule ressource qui leur restât, et que depuis huit jours ils ne mangeaient plus de pain. D’après le témoignage des Allemands, les chevaux de toutes les batteries d’artillerie, moins deux, avaient été abattus et mangés, et dans la cavalerie il ne restait plus que 15 chevaux par escadron. Presque toutes les correspondances attestent d’ailleurs que la ville présentait l’aspect de la misère, et que les habitans paraissaient avoir souffert de cruelles privations. Les campagnards surtout devaient avoir épuisé depuis longtemps les 40 jours de provisions qu’on exigeait d’eux au début, avant de leur permettre de se réfugier dans la ville.

Sur ce point, aucun doute ne peut exister. Le maréchal Bazaine n’a pas à se défendre du reproche d’avoir capitulé un jour plus tôt qu’il ne l’aurait dû. Il a tenu évidemment jusqu’à la dernière limite de ses ressources alimentaires. Les habitans de Metz ne lui demandaient pas de laisser mourir ses soldats pour prolonger la résistance, mais ils lui reprochent amèrement d’avoir attendu si longtemps sous leurs murs une catastrophe que son inaction rendait inévitable, de ne l’avoir pas prévenue en forçant les lignes ennemies à temps, lorsqu’il y avait encore assez de vivres pour nourrir pendant plusieurs semaines la garnison de la ville après le départ des troupes. Le maréchal pouvait-il opérer cette sortie décisive ? Aurait-il pu, avec plus d’énergie ou plus d’habileté, se dégager du blocus qui l’enfermait ? Toute la question est là. Le côté délicat de l’histoire du siège sera précisément de savoir si un général très résolu ou très habile n’aurait pas trouvé un moyen, avec plus de 100,000 hommes de troupes choisies, de se frayer un passage à travers une armée assiégeante qui depuis la fin d’août n’a jamais dépassé 220,000 combattans. Pour résoudre cette question, les renseignemens nous manquent et nous manqueront peut-être longtemps. Quelques conjectures du moins nous sont permises ; nous ne les hasarderons qu’en prenant pour points de départ des faits avérés.

Notre premier devoir est de reconnaître que le maréchal Bazaine, en recevant le commandement de l’armée du Rhin, héritait d’une situation qu’il n’avait pas créée, dont tout le poids pesait sur lui, sans qu’il fût responsable d’une seule des fautes commises depuis le commencement de la campagne. Le 13 août, il entrait à peine en fonctions, et rencontrait même quelque résistance dans l’exécution