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passions tenaces, le cœur de ces spéculatifs, amoureux de Gretchen et voués au sanscrit.

C’est le cas de mesurer la distance qui sépare la théorie de la pratique d’un peuple. Rien n’égale la hauteur des déclarations scientifiques de l’Allemagne, la délicatesse de sa conscience esthétique et morale, la culture de son intelligence. A lire ses philosophes, tels que Hegel, ses historiens, tels que Gervinus et Mommsen, ses théologiens, tels que Strauss, on dirait que tout le mouvement des idées, depuis que l’humanité pense, aboutit à eux, que l’Allemagne est la raison finale de l’humanité, le point culminant de l’histoire, le foyer prédestiné d’où rayonnera un jour la transformation du monde par la raison pure, la civilisation par la science. Je comprends qu’en vivant presque uniquement dans l’atmosphère capiteuse de ces livres et de ces idées, un certain nombre de nos compatriotes se soient laissé gagner à cette contagion de l’idéalisme germanique, et qu’ils aient bu à longs traits l’ivresse dans les coupes enchantées que leur présentaient ces penseurs, ces philosophes, ces poètes, Schiller et Goethe, Lessing, Kant, Schelling, Hegel. Et déjà cependant, si l’on y réfléchit, que de mélanges d’erreurs et de vérités, quel trouble d’idée, quelle confusion de la morale et de l’histoire, du droit et du fait, dans les formules où se résume obscurément et dogmatiquement la pensée de Hegel ! Quelle tendance équivoque à démontrer que le fait a toujours raison, à faire évanouir les responsabilités morales dans l’ordre supérieur d’une dialectique qui les absorbe, à justifier l’événement par la formule de sa nécessité, à répandre enfin sur le succès l’infaillible amnistie des explications transcendantes qui démontrent l’accord de ce qui réussit avec la marche providentielle ou fatale de l’humanité ! Il y a là incontestablement le germe de la pire des corruptions, la corruption de ce qu’il y a de meilleur, la philosophie de l’histoire et celle du droit.

Mais c’est surtout lorsqu’on quitte les hauteurs de la formule, où chaque chose se transfigure et s’évapore, pour descendre dans la réalité, que l’on voit éclater le désaccord entre la conscience théorique du peuple allemand, celle qui se forme avec les livres, et sa conscience pratique, celle qui s’exprime par sa manière d’agir à travers le monde. En vain fera-t-on valoir à nos yeux la force d’invention dans la philosophie et dans la science par laquelle l’Allemagne prétend dépasser depuis longtemps la France, sa puissance d’application, sa vaste et profonde érudition, cette instruction répandue dans toutes les classes et à tous les niveaux de la société, la sollicitude religieuse pour les intérêts spirituels et moraux des populations, la capacité politique que l’on réclame au détriment de notre pauvre pays éternellement agité. Je ne conteste aucun de ces titres, que la complaisance du patriotisme allemand aime à mettre