Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/595

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un retour inouï de fortune, une grande victoire dont la nouvelle éclate comme une fanfare dans nos rues, sur nos places, dans notre ciel, dans nos cœurs, partout à la fois. Perfidie pire que toutes les autres ! d’où est-elle venue cette nouvelle ? qui l’a donnée ? qui l’a garantie ? On ne sait ; on commence à douter : à la fin de la journée, il se trouve que c’était encore une déception. La réaction est terrible ; la colère d’abord, l’abattement ensuite et d’autant plus profond que l’esprit public tombe de plus haut. — Jamais ce mortel engin de la fausse nouvelle n’a été manié par des mains plus redoutables. Autour de Mayence, en 1793, les ancêtres de ceux qui nous assiègent aujourd’hui faisaient passer à nos généraux des exemplaires d’un Moniteur de la république française fabriqués pour la circonstance. En 1870, n’avons-nous pas vu à Versailles un puissant ministre se faire journaliste pour exercer plus à son aise cette honnête industrie à jour fixe ?

D’autres fois c’est l’intimidation, la terreur qui est à l’ordre du jour. On veut ainsi décourager nos malheureux paysans, coupables de combattre sur le seuil de leur maison ou derrière la haie de leur jardin sans un uniforme sur le dos ni une commission régulière dans leur poche. On se plaint dans les gazettes allemandes du fanatisme français, qui, en se défendant comme il peut, impose aux envahisseurs l’obligation de frapper des coups si durs pour ceux qui les reçoivent, plus durs, nous assure-t-on, pour ceux qui les donnent. C’est qu’en effet ces villages brûlés, ces populations entières expropriées par la flamme et les baïonnettes de leurs foyers et de leurs champs, ces abominations qu’on n’avait pas vues depuis les bas siècles de l’histoire, il était réservé à notre temps de les voir se multiplier sur tous les points du territoire envahi, sous la main d’une armée qui est moins une armée qu’une nation, et d’une nation qui se prétend la plus morale et la plus civilisée du monde ! Ce qui restera le trait caractéristique de cette guerre, c’est l’esprit méthodique qui y préside et en règle tous les détails. Il y a tout un code de la destruction où les incidens sont prévus, les formes de la résistance passive ou active analysées, classées, punies en ordre et par degrés, depuis la réquisition simple jusqu’à la réquisition double, depuis le bon illisible laissé au cultivateur de la Beauce en échange de son troupeau de bœufs jusqu’au pillage pur et simple autorisé et recommandé dans certains cas. C’est la ruine d’un pays codifiée et réduite en formulés. Bien d’autres armées en marche, la nôtre même, on nous l’assure, dévastent trop souvent les pays qu’elles traversent ; mais ne confondons pas la maraude qui se cache et qui est le crime de quelques-uns avec ce pillage officiel, en plein jour, plus terrible mille fois, parce qu’il est la légalité appliquée au vol, le larcin sans appel. Une province ennemie où d’autres