Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/622

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l’appareil ; enfin le « lâchez tout ! » sacramentel est prononcé par le pilote du navire aérien, et le ballon s’élève lentement à une hauteur de 1,000 à 1,200 mètres. Là, il entre dans le courant aérien, dans un milieu dont la densité est égale à la sienne ; il prend la vitesse de ce fleuve atmosphérique, et en suit les sinuosités comme un bouchon de liège à la surface de l’eau. Le voyageur est aussi inconscient du mouvement souvent très accéléré qui l’entraîne que nous le sommes nous-mêmes sur la terre, qui nous emporte autour du soleil avec une si formidable rapidité. Aucun vertige, aucun malaise ne se fait sentir aux hauteurs parfois énormes auxquelles on atteint ; nous en pouvons parler en toute connaissance, car en nous élevant nous avons dépassé une hauteur de 4,000 mètres. Il y a mieux : pour peu que le voyageur s’abandonne entièrement à cette situation si nouvelle, et ne se laisse aller à aucune sensation de crainte, il éprouve je ne sais quel bien-être particulier, je ne sais quel sentiment nouveau de sa propre individualité qui lui fait prendre en une sorte de pitié ce pauvre globe au-dessus duquel il gravite, et dont tous les bruits lui arrivent. S’il ne reconnaît pas le pays qu’il traverse, il n’a d’autre moyen de se guider qu’en demandant sa route du haut de la nacelle, et en marquant le point sur la carte à chaque réponse qu’il reçoit. En ballon, la boussole ne peut plus servir, puisqu’on n’a aucun point de repère fixe, le navire aérien tournant sans cesse sur lui-même.

A ses pieds, l’aéronaute aperçoit les cours d’eau, qui se déroulent en longs rubans argentés, les chemins de fer, qui étendent leurs lignes parallèles, les villes, dont les toits de brique ou d’ardoise et les clochers aigus miroitent au soleil, et partout dans la campagne, en plaques diaprées, ces champs, ces prairies, ces terres labourées où les hommes dépensent tant de sueurs, et pour la possession desquels si souvent ils se battent. Tout cela lui apparaît comme dans un plan cadastral à grande échelle, lavé, teinté par un géomètre inconnu, avec le cercle de l’horizon pour limite et la calotte du ciel pour couronnement. Par momens, on entre dans les nuages, et alors tout disparaît à la fois, la terre et le ciel. On est littéralement plongé dans une immense buée blanche, cotonneuse, dans ce que les physiciens ont si bien nommé la vapeur vésiculaire. Quand on sort de cette espèce de linceul, de nouveau on salue avec joie le soleil, ou la lune et les étoiles, si elles ont remplacé l’astre étincelant.

Quelque imperméable que soit l’enveloppe, elle n’en laisse pas moins tamiser une partie du gaz que renferme le ballon, et la quantité qui s’échappe est remplacée par une égale portion de Pair ambiant, qui rentre par les pores de l’étoffe. C’est en vertu du principe de physique nommé l’exosmose et l’endosmose, ou courant