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avaient reçu des domaines et des titres de bourgeoisie. On devine de combien de questions d’état et de propriété les cours furent saisies aussitôt qu’il y eut des juges à Syracuse.

Débats politiques conduisant à l’exil du chef de l’un des partis, débats judiciaires où il s’agissait pour les uns de recouvrer la fortune et la situation perdues, pour les autres de garder ce qu’ils étaient venus chercher de bien loin en quittant leur patrie sans esprit de retour, ou ce qu’ils avaient conquis au prix de leur sang dans les batailles, tout concourait donc à rendre l’éloquence utile ; et même nécessaire, à en donner le goût, à en favoriser l’essor. Ces progrès n’étaient pas moins aidés et appelés par le caractère national, tel que l’avaient fait de nombreux mélanges de races et tel qu’il se révèle à nous quand commence à se dessiner le rôle de la Sicile. Cette contrée avait reçu d’abord des colons ioniens, des Chalcidiens et surtout des Doriens ; mais la Grèce avait ensuite, à différentes reprises et des points les plus divers, envoyé à la Sicile bien des aventuriers qui s’y étaient établis, bien des colons nouveaux ; enfin une certaine quantité d’indigènes, Sicanes et Sicules, avaient réussi en plus d’un lieu à pénétrer dans les interstices de la société grecque et à s’allier par le sang aux colons helléniques. Ne parlons que de Syracuse, celle des villes siciliennes que nous connaissons le moins imparfaitement. Elle était dorienne d’origine, et pourtant elle ne ressemblait guère à Sparte ou à Cnosse. C’est surtout à Athènes que fait songer Syracuse avec son goût pour la parole publique et son orageuse démocratie. Ici rien de cette solidité un peu lourde, rien de cette gravité un peu tendue que l’on s’accorde à considérer comme l’apanage de la race dorienne ; tout au contraire une légèreté joyeuse et bruyante, une vivacité passionnée, une élasticité d’esprit et de caractère, qui avaient frappé les Romains, mis de bonne heure en rapport avec les Siciliens par le commerce d’abord, puis bientôt après par les guerres contre Carthage. « Les Siciliens, observe Cicéron à propos des origines de la rhétorique, c’est une race dont la nature a aiguisé l’esprit, et qu’elle a faite pour la discussion et la dispute. » Et ailleurs, en parlant de ces mêmes hommes, « ils ne sont jamais, dit-il, en un si mauvais pas qu’ils ne trouvent quelque mot spirituel et ingénieux. » Il est toute une partie de l’art oratoire, celle que Démosthène plaçait si haut, l’action, où les Siciliens d’autrefois, s’ils ressemblaient à leurs descendans, devaient réussir d’emblée et comme d’instinct. Je me souviens de l’impression que j’éprouvai, il y a quelques années, à Palerme. C’était au mois de juillet ; de midi à quatre heures, la ville dormait, toutes les persiennes étaient fermées. Vers quatre heures, les fenêtres se rouvraient, au moins du côté de la rue qui