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venait écouter la conversation qui s’engageait entre Zénon et l’un des assistans. Que le philosophe posât les questions le premier ou qu’il se fît interroger, qu’il établît hardiment au début les principes qu’il voulait démontrer ou qu’il affectât l’ignorance comme Socrate, il devenait bientôt évident pour les auditeurs qu’il conduisait son interlocuteur, du moins qu’il ne se laissait diriger par celui-ci que vers un but qu’il s’était fixé d’avance. La réflexion et la pratique avaient mis à sa disposition plusieurs séries d’argumens, les uns affirmatifs, les autres, en plus grand nombre, critiques et négatifs. A travers d’apparens détours, il reprenait toujours la suite de son raisonnement, il rentrait dans la voie qu’il s’était tracée. C’est ainsi que dans un assaut un maître d’armes, après avoir étudié le jeu de son adversaire, sait l’amener par des feintes là où il l’attend, et lui porter les coups qu’il a le mieux en main.

D’un bout à l’autre du monde grec, vers le milieu du Ve siècle, on prend un singulier plaisir à ce jeu de l’esprit, à cette sorte d’escrime. Partout on s’intéresse à ces analyses logiques où un résultat inattendu surgit tout d’un coup au terme d’une longue suite de questions, de définitions, de distinctions dont on ne devinait pas d’abord le sens et l’utilité. Il y a un vif agrément dans les surprises que l’esprit se prépare ainsi à lui-même ; vous pouvez vous en faire quelque idée, si vous avez jamais cherché et trouvé par les méthodes algébriques la solution d’un problème de géométrie. Les argumentations de nos scolastiques du moyen âge rappellent bien aussi, à certains égards, les discussions des dialecticiens grecs ; mais il y a des différences dont il faut tenir grand compte. Ainsi le raisonnement scolastique prenait pour point de départ des formules qu’il empruntait à une philosophie antérieure, et il était obligé d’aboutir à une doctrine qui ne fût pas en contradiction avec les dogmes de la fois Son élan, tout hardi qu’il fût par momens, était contenu par deux autorités, celle d’un Aristote plus ou moins apocryphe, celle de l’église, juge suprême de la vérité. Aucune barrière, aucun lien, n’arrêtent l’essor de la pensée grecque ; elle s’est tout d’abord affranchie des préjugés vulgaires et de la théologie polythéiste, qu’elle confond sous le nom dédaigneux de l’opinion : cette théologie, elle affecte de l’ignorer, comme les sages ioniens, ou bien, comme les éléates, elle l’attaque de front, malgré ses mécontentemens gros de menaces. Ce qu’elle prétend fonder, c’est la science. Pour y parvenir, il n’est point de région de la connaissance qu’elle ne tente d’explorer avec l’audace ingénue et l’entrain de la jeunesse.

Ce qui rend la nuance encore plus sensible, c’est que les langues dont on se sert de part et d’autre ne se ressemblent guère. Les Abailard, les Albert le Grand, les saint Thomas d’Aquin, n’ont,