Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/648

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pour traduire leurs, idées, qu’un idiome créé par une race et une civilisation, autres que celles dont ils sont les fils. Ils font violence à l’instrument qu’ils emploient, ils bouleversent la grammaire et le vocabulaire du latin classique ; ils créent des formes nouvelles, des mots nouveaux. Aussi ces termes, qui ne sont pas nés de l’usage et des besoins de la vie, gardent-ils toujours quelque chose d’artificiel et de lourd ; ils ne seraient pas compris hors de l’école, ils composent une nomenclature et non une langue. Tout au contraire les premiers logiciens grecs se servent d’un idiome qui possède une liberté illimitée de formation et de dérivation ; ce qu’ils entreprennent, c’est d’achever par la réflexion l’œuvre de la raison spontanée, c’est de définir les termes de la langue courante, sincère et naïve expression du génie de leur peuple. Comme. M. Jourdain, la Grèce avait jusqu’alors « fait de la prose sans le savoir. » Ainsi que le personnage de la comédie, elle s’essaie, avec ses premiers maîtres de philosophie à répéter, en s’observant elle-même, les opérations qu’elle avait d’abord accomplies d’instinct et d’inspiration ; elle veut comprendre ce qu’elle dit quand elle prononce tous ces mots, cause, substance, qualité, quantité, mouvement, etc., qui correspondent aux catégories universelles de l’intelligence. A cet effet, elle explique, elle définit, elle distingue, elle oppose les idées par couples ou les groupe par classes. Cela devient pour elle, un divertissement dont elle ne se lasse pas ; elle se prend ainsi à perdre un peu de vue le but qu’elle croit poursuivre, et à être moins curieuse de la vérité que distraite et amusée par les détours du chemin. Surprise et heureuse de se trouver si habile, elle s’oublie à admirer pour lui-même le mécanisme du raisonnement. Tel l’adolescent auquel on donne sa première montre ; il est moins occupé d’y regarder l’heure que d’observer les battemens du balancier, la marche des roues et des aiguilles, la combinaison des engrenages. Vingt fois par jour il ouvre la boîte et parfois même il ne résiste pas à l’envie de démonter la machine et de travailler à en rassembler les pièces.

Il y a donc dans tout cela quelque enfantillage, et quand on lit un dialogue de Platon, bien souvent, on se défend mal d’une certaine impatience ; il semble que, pour établir telle, ou telle distinction, tel ou tel principe auquel tient l’auteur, deux mots auraient suffi. C’est que depuis lors le sens des termes abstraits a été à peu près fixé ; c’est que les problèmes ont été, sinon tous résolus, au moins posés d’une manière plus précise ; c’est que, de place en place, ont été marqués des points de repère dont les distances respectives sont connues, de tous ceux qui s’occupent de ces matières. Il n’en est pas moins vrai que, dans ces exercices auxquels l’ont