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rhétorique. Il y a là, si je ne me trompe, un malentendu auquel a donné lieu le fait bien avéré de relations suivies entre Empédocle et Gorgias. Le dialogue platonicien qui porte le nom de Gorgias avait fait de ce personnage le représentant et le patron même de la rhétorique ; on en a conclu sans autre examen que, si Empédocle avait enseigné quelque chose à Gorgias, ce ne pouvait être que la rhétorique. On aurait dû pourtant faire une observation, c’est que dans un passage du dialogue où Gorgias, selon Diogène Laërte, témoignait de ses rapports avec Empédocle, il est question non pas de rhétorique, mais d’opérations magiques auxquelles le disciple aurait assisté près du maître. Il ne paraît pas douteux qu’Empédocle ait parlé en public ; seulement c’était dans d’autres circonstances et d’un autre ton qu’un Corax et un Tisias. Comme nous l’indique une tradition que confirment certains des fragmens conservés de ses poèmes, l’éloquence d’Empédocle était surtout celle d’un révélateur, d’un prophète inspiré ; on l’écoutait comme un oracle. Il n’y a point là de place pour ces habiletés et pour ces observations que suggèrent à l’orateur les luttes judiciaires et politiques. La tournure de ce génie, épris des plus hauts problèmes, occupé à sonder les mystères de la nature, le sépare de ces avocats qui songèrent les premiers à tirer de leur propre expérience toute une série de règles et de conseils, La rhétorique est née surtout dans les cours de justice, où se discutent les questions les plus variées, où il faut prendre tous les tons, où on a en face de soi un adversaire toujours prêt à vous prendre en défaut, où l’honneur, la vie et la fortune sont engagés dans chaque débat ; elle est fille de la pratique et du métier.

C’est donc par d’autres côtés que Gorgias profita du commerce d’Empédocle. Sans adopter son système, dont nous ne pouvons ici entreprendre même une rapide analyse, il s’initia auprès de lui aux spéculations et aux hypothèses des philosophes antérieurs. A certains égards, par ses théories de physique générale et par le rôle qu’il assigne aux quatre élémens, Empédocle se rattache aux physiologues ioniens ; par ses idées sur la métempsycose, sur la chute des âmes, sur la discipline morale qui peut les relever et les faire remonter jusqu’à la dignité divine, il tient de Pythagore. Enfin, quand il affirmait l’éternité de l’être en dépit de toutes les apparences contraires, quand il niait que les mots naissance et mort eussent un sens, il se rapprochait des éléates, si bien que Zénon commenta, dit-on, son poème. Dans ce cercle, Gorgias prit connaissance de toutes ces doctrines et des argumens au moyen desquels on attaquait et on défendait chacune d’elles ; il fit là son éducation de dialecticien. Orateur, inventeur du discours d’apparat, il écrivit