Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/656

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les principaux émules de Gorgias, on voit un autre groupe entourer le lit sur lequel est paresseusement étendu, « tout enveloppé de peaux et de couvertures, » le vieux Prodicos de Céos. Peut-être ce jour-là, pendant toute la matinée, avait-il soufflé une de ces aigres bises du nord qui en novembre et en mars font grelotter les Athéniens sous leurs manteaux, et leur jettent au visage des tourbillons de poussière.

Pour ce qui est de la manière dont étaient conduits ces entretiens, nous renvoyons aux dialogues qui portent les noms des plus célèbres sophistes du temps, au Gorgias, au Protagoras, etc. Platon, comme Pascal dans les Provinciales, possède à un trop haut degré le talent dramatique et l’art de la mise en scène pour n’avoir pas imité aussi fidèlement que possible leurs procédés et leurs allures. Il a même eu soin de conserver à chacun sa physionomie particulière et le tour original de son esprit et de son langage. La différence dont il convient d’ailleurs de tenir grand compte, c’est que chez Platon c’est Socrate qui a le beau rôle, tandis que les sophistes, là où ils trônaient, avaient bien soin de se le réserver. C’est Socrate qui les embarrasse et les réfute, qui les contraint à des réponses qu’ils font à leur corps défendant ; au milieu de leurs disciples, c’étaient eux qui réduisaient leur interlocuteur à ces mêmes extrémités : ils s’arrangeaient toujours pour avoir le dernier mot. Il y a de plus à rappeler que la pensée a chez Platon une élévation où n’atteignirent jamais ni Gorgias ni aucun de ses rivaux.

Mais Gorgias n’était pas tout entier dans ces discussions et ces conversations. Il ne suffisait pas de rompre les jeunes gens à la controverse ; il fallait leur apprendre à traiter un sujet, à se tirer d’une harangue. Gorgias avait exposé les préceptes dans un art ou manuel de rhétorique dont il ne nous est rien parvenu. Il est probable que cet opuscule ne différait que par un peu plus d’étendue et de développement des traités de Corax et de Tisias ; mais il n’est point de leçon qui vaille l’exemple : le maître avait voulu offrir des modèles qui montrassent ce que l’on gagnait à suivre ses conseils. Dans ces grandes fêtes nationales où toute la Grèce était représentée, il prononça des discours qui excitèrent une vive admiration. L’Olympique date sans doute de la courte période de trêve et de repos qui sépare la paix de Nicias de l’expédition de Sicile. Gorgias y exhortait les Grecs à abjurer leurs haines, à s’unir pour tourner leurs forces contre l’éternel ennemi, contre le barbare. C’est la thèse que reprendront Lysias et Isocrate ; elle devient, jusqu’aux conquêtes d’Alexandre, un des lieux-communs de la rhétorique. Nous ignorons le sujet du discours pythique ; il valut à son auteur, assure Philostrate, une statue dressée tout près de cet autel d’Apollon