Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/716

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


comte dont les parens avaient fait un pacte de famille avec une maison dont personne n’a entendu parler. Cette maison avait des prétentions douteuses sur une province éloignée ; cette province ne connaît pas le prince, et ne veut pas le connaître. C’est la moindre difficulté : le prince ne doute pas de ses droits ; il assemble « un grand nombre d’hommes qui n’ont rien à perdre ; il les habille d’un gros drap bleu à cent dix sous l’aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les fait tourner à droite et à gauche, et marche à la gloire. » Nous pouvons inscrire sur cette page une adresse et un nom, le nom de Frédéric. Le roi de Prusse daigna s’y reconnaître et s’en plaindre à Voltaire ; c’était avouer son méfait. Une confession de roi n’entraîne la réparation que s’il le veut bien. Comme on le pense, Frédéric ne fut pas d’avis de restituer Clèves ou la Silésie : une province ne se rend pas ainsi.

On respecte un moulin, on vole une province,


et on la garde. Cependant autant qu’il dépendait de Voltaire, justice était faite, et le coupable avait pour châtiment les rires du public. Frédéric en était quitte pour des railleries, mais l’Europe cessa de croire aux testamens qui changeaient un peuple en un parc de moutons. Grâce à l’esprit de Voltaire et à celui de tout le monde, il fut désormais ridicule et bientôt impossible de faire la guerre pour cause d’héritage. Il est vrai que l’ambition a trouvé un autre tour. Elle réclame des provinces en vertu d’une prétendue nationalité, en vertu de l’origine, de la langue, des noms de villes, de montagnes et de rivières. Elle entre en campagne non plus avec des testamens, mais avec des traités d’ethnographie ; elle prend à sa solde non plus des généalogistes, mais des professeurs d’histoire qui oublient les droits sacrés de la vérité. Il y a plus de passion dans leurs factums, mais il n’y a pas moins de poussière et de pédanterie. L’avenir, nous l’espérons, fera crouler ces édifices de mensonges, et le temps viendra sans doute où les princes n’oseront plus revendiquer des pays libres avec des argumens de grammaire. On ne peut mieux saisir sur le fait l’idée que Voltaire et plus d’un honnête homme de son temps se formaient de la guerre qu’en lisant la correspondance de cet esprit si vif, si intelligent, si grand malgré ses erreurs. Il s’est exposé aux reproches de la postérité en se montrant parfois quelque peu prussien. Il a exprimé en vers, ce qui est une circonstance atténuante, le vœu singulier d’être un sujet de Frédéric ; mais c’était en 1740, lorsque le prince qui se faisait son flatteur était l’allié de la France. A ce moment, Frédéric était son héros. Voltaire avouait de bonne grâce qu’il lui était impossible de croire qu’un roi avec lequel il sou paît et qui l’appelait son ami