Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 92.djvu/303

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sins, les parens de celui-là même que le seigneur accusait ou qui accusait son seigneur. Le maire exposait l’affaire ; on entendait le paysan, la partie adverse, les témoins de l’un et de l’autre ; puis, au moment où les juges allaient délibérer, le paysan qui était en cause se retirait. Or le seigneur qui était en cause ne pouvait pas assister plus que lui à la délibération ; son maire, qui le représentait, n’y pouvait pas assister davantage. Ce maire se retirait donc après avoir déposé entre les mains d’un autre « le bâton de justice, » les juges-paysans, livrés à eux-mêmes, se décidaient, et le maire rentrait pour énoncer le jugement.

Nous possédons des milliers d’arrêts rendus par ces cours villageoises. Ils nous donnent presque toujours l’idée du calme et de l’esprit d’équité qui y régnaient. Ces hommes étaient capables de juger, car les lois en ce temps-là n’étaient pas des institutions d’une nature supérieure dont la connaissance exigeât une longue étude et une attention désintéressée. Elles étaient au contraire de simples contrats d’une nature toute privée et personnelle, qui liaient particulièrement tel homme ou tel village à tel seigneur. Pour cette raison, les lois variaient de village à village ; mais pour cette raison aussi, chaque village connaissait minutieusement les siennes. Écrites ou non écrites, les pères les transmettaient aux fils comme on se transmet aujourd’hui un contrat. Sur elles reposait toute la sécurité de l’existence. Elles faisaient partie, pour ainsi dire, de la vie de chaque jour. Le paysan, pas plus que le seigneur, ne pouvait en ignorer le moindre détail. On y trouvait des règles précises sur les devoirs et les droits de chacun, sur les redevances du paysan, sur les obligations du seigneur. On y trouvait quels services étaient dus par l’un, et quelle protection était due par l’autre. On y trouvait aussi ce qui était délit et ce qui était crime, et quelle peine était encourue par chaque coupable. Les juges n’avaient qu’à se souvenir de la loi et à l’appliquer.

Habitués que nous sommes dans notre siècle à voir souvent les classes en lutte les unes contre les autres, nous sommes portés à croire qu’il en était de même au xiiie siècle, et il nous semble dès lors que la justice rendue par les paysans devait être hostile aux seigneurs. Il n’en est rien. Ces hommes comprenaient sans nul doute qu’ils avaient intérêt à ce que la coutume du village, c’est-à-dire le contrat originel, fût respectée dans toutes ses parties, et il ne leur échappait certainement pas que, s’ils en autorisaient la violation en leur faveur, le seigneur pourrait à son tour la violer à son profit. Le respect des lois est la garantie des faibles. Ces hommes, qui n’avaient en général d’autre parti-pris que celui de sauvegarder leur contrat, devaient être enclins à juger équitablement. Ils savaient