Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 92.djvu/384

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fera connaître le caractère de la contrée, et donnera l’occasion de voir Chen-tching, une ville de quelque importance. Chen-tching, résidence du mandarin du district, est renommée pour la foire aux ânes, et un voyageur ne traverse pas les rues de la petite cité sans rencontrer de ces animaux, qui se distinguent par la taille, par la beauté des formes et l’allure fière. En sortant de Suen-boa-fou, on passe la rivière peu profonde, mais très large en hiver, sur un pont de bois couvert de terre ; ce pont, d’une extrême longueur, est si étroit que deux personnes ne pourraient y marcher de front. Après la vallée sablonneuse du Yang-ho, on s’engage entre des collines, et le chemin conduit à un groupe de maisons posé entre deux torrens, dont le lit est presque toujours desséché. Le village est dominé par une montagne escarpée consistant en une masse désordonnée de calcaire, mêlé de quartz, d’agate, de jaspe, de porphyre de plusieurs couleurs et de brèches siliceuses. Le pieds seul, comme tous les contours de la plaine, est couvert d’une épaisse couche de terre jaune formée par les alluvions. Plus loin, c’est un massif de montagnes, et sur l’un des sommets une construction gracieuse d’un effet pittoresque attire l’attention : c’est une pagode dédiée au diable, sans doute avec l’espoir de conjurer le génie du mal. Bientôt les montagnes rocailleuses s’abaissent, les collines se montrent de nouveau, et l’on découvre, dispersés et cachés dans les replis ou dans les déchirures du terrain, des villages où les missionnaires ont fait de nombreux prosélytes. Au-delà, c’est le territoire de Chen-tching, qui a la figure d’un bassin avec une ceinture de montagnes peu élevées. Un lac sans écoulement, de 4 ou 5 lys de longueur [1], en occupe le milieu. Le blé, le maïs, le sorgho, le millet, la pomme de terre, sont cultivés dans la plaine, où il n’y a nulle part d’arbres fruitiers. À quelques lieues dans le nord-est, il existe des terrains carbonifères qui fournissent de la houille. Le soufre est en abondance, et les Chinois savent l’extraire par le procédé simple usité en Europe. Le pays, dépourvu des charmes qui ravissent les amis de la nature, offre donc des ressources suffisantes pour rendre la vie facile aux habitans. La population est robuste, et n’est pas affectée de goitres comme en d’autres parties de la Chine. L’abbé David, retournant à Suen-hoa-fou pour continuer sa route vers l’ouest, est surpris dans les montagnes par une tempête abominable ; il fait froid, la pluie tombe accompagnée de neige, on glisse sur les roches polies, et tous les efforts pour hâter la marche n’empêchent point la souffrance. Le lendemain, un spectacle rare, étrange, saisissant, arrête le voyageur parvenu au sommet d’une colline : le soleil descend sur l’horizon, et des nuages paraissent

  1. De 2 kilomètres 1/2 à 3 kilomètres. — Le ly chinois équivaut à 575 mètres.