Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 92.djvu/737

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— Alors elle s’appelle ?

Mlle Perthuis.

— Qu’est-ce que cela ?

— Ce n’est rien. Des cheveux roux, trente ans, du bagou, quelques diamans, beaucoup de vices,… deux ou trois fortunes mortes sous elle…

— Et on l’aime !

— Non ; mais elle est à la mode.

Gilberte ramena sa voilette sur son visage. Ses jambes tremblaient et la portaient à peine. René avec cette créature ! C’était bien l’une de celles qu’elle avait surprises sur la route auprès de la croix blanche, aux environs de La Marnière. Encore elle, et depuis si longtemps ! Un nom lui revint à la mémoire subitement. Elle étouffa un soupir qui gonflait sa poitrine, et, d’un son de voix qu’elle essayait de rendre naturel, reprenant la conversation : — J’avais cru la reconnaître ; il y a une Mme de Genouillac qui lui ressemble beaucoup.

Mme de Genouillac ! s’écria, M. de Porny, qui ne put réprimer un geste de surprise, qui vous en a parlé ? où l’avez-vous vue ?

— Oh ! par hasard, à la campagne, chez une personne que j’estime et respecte profondément, Mme de Varèze.

— C’est qu’alors elle s’y était faufilée comme une anguille dans une fontaine. Elle a fait du chemin depuis lors…

— Elle était partie pour les Pyrénées, je crois.

— Et elle est arrivée dans un entre-sol de la rue Blanche. Chemin faisant, plus qu’à moitié, elle a dévoré la fortune d’un fils de famille, qui n’avait cependant pas à invoquer le prétexte de la naïveté.

Le cœur de Gilberte battait à l’étouffer. — De qui donc parlez-vous ? dit-elle d’une voix sourde.

— Eh mais ! du petit-fils de la dame que vous venez de nommer ! Mme de Genouillac, en la ruinant, lui payait sans doute la dette de la reconnaissance. Ce qui restera de ce pauvre garçon dans quelques mois, qui le sait ?

Gilberte pressa le pas pour ne pas entendre le bruit des rires, qui la poursuivaient. Ses pieds avaient la pesanteur du plomb. Elle comprenait mal ce que lui disait M. de Porny, et sentait seulement qu’un grand malheur venait de l’atteindre. M. de Porny, qui l’observait, remarqua sa tristesse. — Vous le voyez, dit-il, j’ai eu tort de vous raconter tout cela,

— Non ; mais, si vous voulez, nous n’en parlerons plus. Elle regagna la voiture, se jeta dans un coin, et, prétextant une lassitude extrême, elle ferma les yeux ; mais, les paupières closes, elle voyait toujours la chevelure éclatante et le sourire de Mlle Perthuis.