Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 92.djvu/744

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remplis de pleurs, elle l’embrassait tendrement. — Figure-toi que c’est une maladie, disait-elle, cela passera.

Un matin, Gilberte reçut une lettre de M. de Varèze. Comme elle l’avait chargé d’une commission la veille, elle ouvrit la lettre et lut sans méfiance. Elle devint toute rouge, puis toute blanche. La lettre commençait par ces mots : « Chère adorée, je ne vous ai pas vue hier, c’est à peine aujourd’hui si vos lèvres ont trouvé le temps de me dire que vous m’aimiez toujours… J’ai vécu avec votre souvenir tout un soir, mais que la journée m’a paru longue et pesante ! Quand je suis près de vous, un de vos sourires la remplit tout entière… »

Elle avait lu tout d’un trait sans comprendre. Tout à coup un voile passa sur ses yeux, la lumière se fit, et, saisie du froid de la mort, anéantie, elle tomba sur un fauteuil.

La lettre s’était échappée de ses mains, et restait ouverte à ses pieds. Gilberte tremblait, et son cœur sautait dans sa poitrine. Quand, elle eut assez de force pour ramasser ce papier maudit où sa condamnation lui était apparue écrite en caractères de feu, son premier mouvement fut de le replacer sous l’enveloppe. — Eh bien ! non, reprit-elle, j’irai jusqu’au bout ! Ce sera le fer rouge qu’on applique, sur la blessure !

Elle continua donc, passant quelquefois la main sur ses yeux, qui ne voyaient plus, et quelquefois reprenant haleine. La respiration lui manquait : des passages la retenaient. D’autres arrêtaient ou précipitaient les battemens de son cœur. Elle s’y reprenait à deux fois pour en lire quelques-uns. Elle arriva ainsi au bout des quatre pages, oppressée, haletante, brisée, comme si elle avait fait une longue course. Il y avait de l’épouvante dans son trouble. Quoi ! des femmes existaient à qui on écrivait de telles choses, et qui n’avaient ni l’estime du monde, ni le respect des hommes ! mais de quel nom fallait-il donc appeler l’amour, s’il descendait jusque-là ! Ses regards se reportèrent sur la lettre qui brûlait ses mains ; elle fut atterrée par le souvenir de certaines expressions. C’était le langage de la passion dans ce qu’il a de plus vif, mais quelque chose s’en dégageait où l’on sentait que la flamme de la vérité n’y circulait pas. Cela était faux. Ce fut à Gilberte une nouvelle sensation douloureuse. Comment se pouvait-on résoudre à écrire de pareils mots quand ils ne sortaient pas du fond des entrailles ! — Ah ! lâche cœur ! s’écria-t-elle.

Pâle d’indignation, elle approchait cette lettre du foyer, lorsque, se ravisant : — Non, dit-elle, je la garderai : ce sera mon talisman contre moi-même !

À l’heure du déjeuner, le bouleversement de ses traits frappa Mme de Villepreux, qui l’interrogea. — Il y a, dit Gilberte, que