Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/166

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


taines d’habitans, avec femmes et enfans, volontairement et en payant, prenaient place dans les wagons prussiens. Le roi Guillaume tenait sans doute à ce luxe de vexation. Tous les jours, un certain nombre de citoyens recevait l’ordre d’accompagner « par mesure de sûreté » tel ou tel train. « En cas de refus, la gendarmerie procéderait à la contrainte par corps. » Un président de la cour de Nancy refusa et fut amené sur la locomotive par quatre gendarmes. Des vieillards accomplirent ce meurtrier voyage par les âpres nuits d’hiver.

Les autorités allemandes ne se souciaient pas de voir les Lorrains, désespérant d’organiser la résistance dans leur propre pays, aller grossir les armées françaises alors en voie de formation. Dès leur entrée en Lorraine, une proclamation du roi Guillaume avait « aboli la conscription » dans toute l’étendue des territoires envahis, et menaçait de la détention en Allemagne tout fonctionnaire qui opérerait ou faciliterait le tirage au sort ; cette proclamation devait acquérir force de loi dans tout département occupé par les armées allemandes dès qu’elle aurait été affichée dans une seule des localités de ce département. La jeunesse des villes et des campagnes resta quelque temps indécise. D’une part, pour accélérer le départ des conscrits et des engagés volontaires, « des gens stupides ou mal intentionnés répandaient le bruit absurde que les habitans valides seraient pris et enrôlés dans les armées allemandes. » D’autre part, il en coûtait d’abandonner la chaumière et les vieux parens sans défense à toute la brutalité de l’invasion. L’antique bravoure lorraine avait peine à se réveiller ; mais bientôt les campagnes furent prises d’indignation à la vue des jeunes gens réquisitionnés à tout moment pour les convois, mal nourris et grossièrement traités, forcés de bivaquer par les froides nuits d’automne et d’hiver sur les places des grandes villes, frappés du plat et même du tranchant du sabre par une soldatesque qui, traitée chez elle en esclave, n’imaginait rien de déshonorant dans les coups qu’elle donnait comme dans ceux qu’elle recevait. L’occupation, dans ses débuts d’une rapidité foudroyante, avait semé la stupeur ; en se prolongeant, elle sema la haine et la révolte : les jeunes gens n’aspirèrent plus qu’à revoir ces uhlans insolens au bout de leur chassepot de soldat ou de leur carabine de franc-tireur. Le canon de l’héroïque petite ville de Toul, pendant sept semaines entières, ne cessa de se faire entendre comme un tocsin patriotique.

Dans toute la partie occidentale des départemens de la Meurthe et des Vosges, de chaque localité tour à tour, suivant les variations du vent, le paysan, debout sur son sillon, entendait ces détonations lointaines qui éveillaient partout l’espérance, la colère, l’enthou-