Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/450

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domination prussienne ; non qu’elle soit disposée, maintenant surtout, à se plier au joug étranger : l’œuvre de l’unité germanique est faite, parfaite, il faut bien qu’on se le persuade. Les Mayençais, comme les Francfortois, ne nous pardonneront jamais la frayeur que nous leur avons causée au début de la guerre ; mais ils voudraient bien rester Mayençais avec leur indépendance communale et leur autonomie. Ils font bon marché, comme toute l’Allemagne, de leur indépendance politique ; mais ils tiennent à leurs libertés municipales, et sentent bien que, pour prix « des glorieux combats livrés avec l’appui du Tout-Puissant, » le nouvel empereur pourrait bien un jour leur demander le sacrifice de quelqu’une de leurs franchises à la commune patrie. Ne leur parlez pas de suffrage universel et de souveraineté nationale : ils n’attachent aucune importance à ces choses. De la liberté de la presse, ils n’ont aussi qu’un très médiocre souci. Gens pratiques, ils bornent à la cité leur horizon politique, — à leurs intérêts communaux, leur activité, — au règlement de leurs affaires intérieures, leur application. La nomination de leur bourgmestre, voilà leur grosse affaire. Ils ont la commune, la vraie commune, — non pas celle qui s’était mise au-dessus de la représentation légale du pays et voulait empiéter sur le domaine des pouvoirs constitutionnels (il ne viendrait jamais à l’idée d’une municipalité allemande d’entreprendre sur le Reichsrath), non pas celle qui assassinait hier encore au nom de la liberté, et pillait les églises au nom de la tolérance, non pas la commune insurrectionnelle de 1793 ou de 1871, mais la commune du moyen âge, c’est-à-dire la liberté municipale la plus complète, la cité s’administrant elle-même, réglant ses affaires avec une entière indépendance, votant elle-même et contrôlant ses dépenses. Ils ont bien un parti soi-disant libéral, mais qui est sans influence, sans direction, sans chefs autorisés, qui laisse passer sans protester l’arrestation de M. Jacobi, et qui s’accommode le mieux du monde des procédés dictatoriaux du chancelier de la confédération du nord.

Les Mayençais n’ont rien du Prussien, ni la morgue, ni l’aspérité, ni surtout l’hypocrisie. Les piétistes sont parmi eux en petit nombre : catholiques, protestans, juifs, indifférens, font tous bon ménage ensemble. La ville est toute française d’habitudes ; les femmes y sont coquettes et les hommes amis du plaisir : on y danse, on y rit, on y aime peut-être un peu plus qu’ailleurs, mais on y boit moins. Les Prussiens accusent Mayence d’être un lieu de perdition, une Sodome ; c’est une ville de garnison et une ville de commerce, voilà tout. Les mœurs y sont peut-être moins pures ; mais les caractères ont une franchise qu’on ne retrouve nulle part en Allemagne : on voit bien que nous avons passé par là, le sang est moins épais, la démarche moins lourde, l’air plus ouvert. Entre