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disait-il, lui faisait l’effet d’urne charrette attelée par devant et par derrière, avec des chevaux tirant en sens contraire. » Le mot est de Franklin, l’idée est de Turgot. Ajouterai-je que, pour la première fois de sa vie, le plus fin des hommes s’était trompé. La réforme apportée de France échoua contre le bon sens du peuple américain. La Pensylvanie revint très-vite au régime des deux chambres, et n’y toucha plus.

Malgré la largeur de son esprit, Turgot ne comprit rien à la prudence américaine : il s’irrita contre le maintien d’une institution éprouvée par le temps, et s’en expliqua avec vivacité dans sa célèbre lettre au docteur Price. Il lui semblait étrange qu’on s’occupât à balancer des pouvoirs chez un peuple d’égaux, dans un gouvernement sans roi et sans noblesse ; il n’admettait pas qu’on établît des corps différens, des contre-forces, au lieu de ramener toutes les autorités à une seule, celle de la nation. « Tout ce qui établit différens corps, disait-il, est une source de divisions ; en voulant prévenir des dangers chimériques, on en fait naître de réels. »

Cette passion de l’unité que nous allons retrouver chez Sieyès est la maladie française ; elle réduit le gouvernement à un problème de mécanique. Tout l’art du législateur consiste à simplifier les ressorts, les leviers, les contre-poids. Un gouvernement est tout autre chose. C’est un organisme vivant et compliqué comme la société qu’il représente. L’objet en est d’assurer le développement harmonieux des forces diverses dont la société se compose. Une simplification excessive n’est qu’une mutilation de la liberté. Faut-il presser beaucoup l’idée de Turgot pour en faire sortir le despotisme ? Si tout ce qui établit différens corps est une source de divisions, n’est-il point évident que la multitude des députés dans une même chambre n’est pas une moindre cause de trouble et de confusion ? Pourquoi s’arrêter à moitié chemin ? Bonaparte raisonna comme Turgot, et se montra plus grand logicien lorsque, poussant le principe d’unité jusqu’à la dernière conséquence, il se déclara seul représentant de la France, et confisqua la république à son profit.

Un patriote américain qui avait joué un grand rôle dans la révolution, John Adams, répondit à la lettre de Turgot. La Défense des constitutions des États-Unis, publiée en 1787, est un gros volume d’une érudition un peu indigeste, mais qu’on peut lire avec profit. L’auteur y démontre que chez les anciens, aussi bien que chez les modernes, il n’y a eu de liberté que dans les pays où le pouvoir législatif a été divisé. Adams est un homme d’état qui a pratiqué la liberté. Sur la science du gouvernement, il en sait beaucoup plus long que Turgot, Mably et tous les philosophes français. Qu’on en juge par les paroles prophétiques qui font la conclusion