Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/473

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de son livre, et qu’on n’oublie pas qu’il écrivait deux ans avant la convocation des états-généraux, douze ans avant le 18 brumaire :

« Toutes les nations, sous tous les gouvernemens, ont et doivent avoir des partis politiques. Le grand secret est de les contrôler l’un par l’autre. Pour cela, il n’y a que deux moyens : une monarchie soutenue d’une armée permanente, ou une division de pouvoirs et un équilibre dans la constitution. Là où le peuple a une voix et où il n’y a pas d’équilibre, il y aura des fluctuations perpétuelles, des révolutions et des horreurs, jusqu’à ce qu’une armée permanente, avec un général à sa tête, impose la paix, ou jusqu’à ce que la nécessité d’un équilibre soit vue et acceptée de tous. »

Au début de la révolution, personne en France ne sentait la sagesse de cet avis. Le plus fidèle disciple de Turgot, Condorcet, publiait les Lettres d’un bourgeois de New-Haven, et prenait un masque américain pour recommander l’unité du pouvoir législatif, que l’Amérique repoussait. Sieyès, non moins absolu que Condorcet, son conseil et son ami, ramenait toute la question à un syllogisme. « La loi, disait-il, est la volonté du peuple ; un peuple ne peut pas avoir en même temps deux volontés différentes sur un même sujet : donc le corps législatif, qui représente le peuple, doit être essentiellement un. À quoi bon deux chambres ? Si elles sont d’accord, il y en a une d’inutile ; si elles sont divisées, il y en a une qui non-seulement ne représente pas la volonté du peuple, mais qui l’empêche de prévaloir : c’est la confiscation de la souveraineté. »

Le raisonnement de Sieyès a fait fortune ; c’est le credo des esprits faux et bornés. Pour eux, toucher à l’unité du corps législatif, c’est attenter à l’unité nationale. Cependant tout porte ici sur une équivoque. Sieyès a confondu la loi faite et la préparation de la loi, deux choses foncièrement différentes. Sans doute dans une république la loi est la volonté du peuple, comme dans une monarchie elle est la volonté du prince, et il ne peut pas y avoir en même temps deux volontés contradictoires sur un même sujet ; mais qu’importe le nombre et la division des conseillers qui discutent et préparent la loi ? Qu’il y ait une seule chambre, comme en 1789 et en 1848, qu’il y en ait deux, comme dans tous les pays constitutionnels, qu’il y en ait trois, comme en l’an viii, ou qu’il y en ait quatre, comms dans la constitution suédoise, le résultat final de toutes ces délibérations est toujours le même, c’est la promulgation d’une seule et même loi. Toute la question est donc de savoir quel est le système qui permet le mieux de constater la volonté générale ; l’unité nationale n’est nullement en jeu. Or il n’est pas besoin d’une grande expérience pour voir qu’une assemblée unique,