Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/747

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Ceux qui soutiennent que la source de nos idées est dans les seules impressions venues du dehors font valoir le nombre infini de celles-ci, dont nous n’avons pas conscience. Pendant que j’écris, tous les bruits de la rue arrivent à mon oreille, ébranlée par eux ; elle les recueille donc, et cependant je ne les entends pas. Deux causeurs discutent dans une promenade champêtre quelque difficulté ardue de linguistique par un magnifique coucher de soleil, ils ne le voient pas, et cependant sur leur rétine s’est peint exactement tout le panorama des splendeurs déroulées devant eux. Qui sait si plus tard un des deux causeurs, historien séduisant, ne retrouvera pas quelque jour dans son imagination le brillant tableau recueilli par ses yeux seuls ce jour-là ? À chaque instant, tous nos sens sont assiégés par une cohue d’impressions dont l’immense majorité n’est point perçue. Que deviennent-elles ? car la rétine, l’oreille, impressionnées, ont dû réagir au dedans de nous de façon ou d’autre : admettre le contraire serait la négation même de cette loi de la permanence des forces à laquelle de plus en plus nous voyons la vie soumise, aussi bien que le monde physique. On peut donc supposer qu’elles suivent dans le système nerveux un circuit différent de celui qui en eût fait des perceptions, et qu’elles restent emmagasinées quelque part, comme les faits gardés par la mémoire, avec cette différence, que nous n’avons ni la conscience, ni la libre disposition de cette richesse ; puis sous des influences inconnues, à un moment déterminé, elles rentrent comme un télégramme égaré dans le courant des actes nerveux dont nous sommes consciens, soit qu’elles reviennent groupées dans l’ordre naturel où elles ont été reçues, ce sont alors des réminiscences, — soit qu’elles reviennent en désordre et dans une absolue confusion, c’est alors le délire, le rêve.

Les partisans de l’opinion opposée, ceux qui croient que telle ou telle portion de la substance grise peut entrer d’elle-même en activité par une sorte d’automatisme fonctionnel, n’ont plus à tenir le même compte de ces impressions inconscientes sur lesquelles repose le système de leurs adversaires. Une région quelconque du cerveau, au lieu d’avoir pour simple rôle de transformer une impression reçue, peut par sa vertu propre être le point de départ d’un acte nerveux de même nature, mais spontané, qui se transmet ensuite régulièrement dans le reste du circuit. Le désordre et la déraison des rêves semblent plus favorables aux partisans du retour des impressions latentes ; l’hallucination, toujours logique, toujours mêlée à la réalité du monde extérieur, semble mieux expliquée, — peut-on appeler cela expliquer ? — par la théorie de l’automatisme cérébral. Dans l’hallucination, la perception du monde extérieur est intacte ; mais à celle-ci vient s’en joindre une autre, tout aussi réelle