Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/113

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vés et les canons dont elle s’était emparée sous un prétexte patriotique, n’attendait pas que la foule se soulevât; il se chargeait de la convoquer, il lui faisait un devoir de se grouper suivant les cadres qu’il lui avait assignés, sous des chefs dont un grand nombre méconnaissait son autorité, et ce n’était pas à un tiers, c’était à la totalité de la garde nationale qu’il faisait appel.

Le même appel s’adressait, il est vrai, à la partie de la garde nationale qui voulait l’ordre, et qui respectait la légalité. C’était la plus nombreuse, et, si elle avait pu être réunie tout entière sous une direction unique et bien entendue, l’issue de la journée eût sans doute été différente; mais à quelle horrible confusion, à quelles scènes de carnage n’était-ce pas s’exposer que de mettre aux prises, sous le même uniforme, les partis opposés entre lesquels se divisait une milice de 300,000 hommes! C’était d’ailleurs une hypothèse impossible. L’esprit de conservation est toujours moins ardent que l’esprit de destruction; s’il se monte parfois jusqu’à la fureur, c’est peu à peu, à la suite d’une lutte, en présence d’un péril manifeste et le plus souvent d’un péril passé, qui le remplit tout ensemble d’effroi et de colère. La majorité paisible de la population parisienne n’avait aucun soupçon de la catastrophe qui la menaçait. Après avoir enduré sans faiblir, avec un courage et une patience dont elle garde le droit d’être fière, les souffrances et les angoisses d’un long siège, elle avait hâte de rentrer dans les conditions de la vie régulière, et elle se prêtait difficilement à l’appréhension de nouvelles épreuves. L’avortement des tentatives d’émeute pendant le siège la tranquillisait pour l’avenir. Elle voyait une cause de rapprochement entre les classes dans les maux supportés en commun. Les désordres, les crimes même qui se produisaient sur quelques points ne troublaient pas la sécurité générale. L’ordre peut souffrir les plus sérieuses atteintes dans un quartier de Paris sans qu’on en sache rien à quelques pas plus loin. On l’apprend par les journaux le lendemain; on s’en indigne comme d’un fait odieux qui se serait passé dans une autre ville; on s’étonne que l’autorité n’ait pas mieux pris ses mesures, et, tout en maudissant les coupables et en plaignant les victimes, on éprouve à peine une vague inquiétude pour soi-même. Les canons braqués sur Montmartre par une insurrection en permanence ne donnaient pas l’idée d’un danger sérieux. L’absence de toute agitation tumultueuse autour de ces canons, le petit nombre, de jour en jour décroissant, de leurs gardiens, la placidité avec laquelle ils s’acquittaient de ce qu’ils semblaient considérer comme un devoir civique, ne laissaient voir que ce qu’il y avait de ridicule dans cette manifestation. C’était devenu un spectacle; on allait en partie de plaisir visiter le « mont Aventin. » La sécurité affectée par le gouvernement contribuait à éloi-