Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/151

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Plusieurs d’entre nous tournèrent la tête du côté par lequel nous étions venus. Rien n’y parut. Quand la demie tinta : — A présent, murmura l’un de mes voisins que l’expérience avait rendu sceptique, ce sera comme ça jusqu’à demain.

Il ne se trompait pas. A six heures du matin, nous étions encore immobiles aux mêmes places. Pour secouer la somnolence qui faisait parfois tomber nos paupières alourdies, nous avions la distraction de quelques alertes. Ainsi par exemple, vers une heure, des mobiles campés dans notre voisinage, entendant marcher, sautèrent sur leurs faisceaux, crièrent aux armes à tue-tête, et commencèrent un feu violent. Les officiers exaspérés couraient partout en criant : Ne tirez pas! ne tirez pas! mais les fusils partaient toujours. Ce beau tapage dura cinq minutes. Il s’agissait tout simplement d’une compagnie de ligne qui rentrait après une reconnaissance. Un malheureux caporal fut victime de cette fausse alerte.

Il y eut encore deux ou trois alertes semblables. La dernière me laissa sans émotion. Vers quatre heures et demie du matin, aux premières lueurs du jour, partit un coup de canon tiré des remparts de Sedan. Ce premier coup de canon marquait le commencement d’une journée qui devait compter parmi les plus irréparables désastres. Bientôt des décharges violentes suivirent cette première détonation. Je regardais, dans l’ombre qui s’éclairait, les rayons rouges de ces coups de feu retentissans. Déjà mon oreille était faite à ce bruit terrible. Appuyé sur le coude, j’en écoutais le grondement, qui ne cessait plus et redoublait d’intensité en se rapprochant. La bataille faisait rage. Cette fois j’y avais ma place marquée d’avance. Vers six heures, on vint relever le détachement qui avait passé la nuit sur le rempart. — C’est le moment de casser une croûte, me dit le sergent, dépêche-toi ; tout à l’heure il va faire chaud.

Je ne me le fis pas dire deux fois, et, prenant ma course du côté de la ville, tout en cherchant une auberge, j’aperçus dans le Café de la comédie, sur la place Stanislas, six officiers supérieurs qui jouaient au billard. Ils faisaient des carambolages, et semblaient s’amuser beaucoup, tandis que des boulets prussiens frappaient les murailles voisines. J’avais avalé je ne sais quoi, je ne sais où, en quatre minutes, et retournai, toujours courant, à la porte de Paris, où tout de suite je fus mis de garde avec un autre zouave en dehors du pont-levis. Mon lieutenant, — je ne l’appelais plus monsieur, — nous avait donné pour consigne d’empêcher tout individu de passer le pont et même de se présenter de l’autre côté du fossé. Le bombardement de la ville venait de commencer : les obus sifflaient et tombaient çà et là avec ce bruit strident qu’on n’oublie