Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/152

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jamais. C’était la première fois que je voyais le feu, je n’étais pas complètement rassuré. Mon cœur battait à coups profonds, et malgré moi je serrais la batterie de mon chassepot tout armé d’une main nerveuse. Ceux qui jurent qu’aucune émotion ne les a effleurés dans un tel moment me laissent des doutes sur leur franchise. Peut-être ont-ils plus d’orgueil que de sincérité; peut-être aussi ont-ils cet avantage d’être pétris d’un limon particulier. Quant à moi, sans que la pensée de déserter mon poste me vînt un instant à l’esprit, j’étais en proie à des sensations indéfinissables et complexes où l’inquiétude et la curiosité avaient une égale part.

Les obus broyaient la pierre des murailles, ou fouettaient l’eau des fossés. Les éclats volaient partout. Une pièce de canon placée sur le rempart, un peu à gauche de la porte, répondait aux batteries prussiennes avec une rapidité et une précision qui attirèrent bientôt leur attention de son côté. Une grêle de projectiles mit hors de service quelques artilleurs. Il était clair que les ennemis s’appliquaient à en éteindre le feu. Ils y réussirent bientôt sans mérite aucun. Le pauvre canon se tut de lui-même faute de munitions. L’un des artilleurs qui restaient debout jeta son écouvillon avec rage; un autre se croisa les bras sur la poitrine, quelques-uns se retirèrent lentement, poursuivis par les obus.

Pendant ce duel inégal, j’allais et venais devant mon pont-levis. Les obus et les boulets, qui tout à l’heure arrivaient seuls, étaient maintenant accompagnés d’une pluie de balles qui s’aplatissaient en auréole contre les murailles, ou ricochaient sur le fer des garde-fous avec un pétillement qui agaçait mes oreilles. Nous étions, mon camarade et moi, en sentinelle sur le bord du fossé, comme des cibles vivantes contre lesquelles des Bavarois qui venaient de s’emparer de la gare exerçaient leur adresse. Ils y mettaient une grande activité. Jusqu’alors leur précipitation même nous avait préservés; mais l’un d’eux ne pouvait-il pas rectifier son tir, et atteindre enfin le point de mire offert à leurs coups? Nous n’échangions pas un mot, nos regards parlaient pour nous. Deux ou trots jets de poussière arrachés par des balles à la crête du fossé avaient déjà volé sur mes jambières, lorsque le lieutenant, tout en laissant le pont-levis abaissé, nous fit rentrer sous la voûte à laquelle il donnait accès, et qui s’enfonçait sous le rempart. Un soupir d’allégement, je l’avoue, souleva ma poitrine.

Cela fait, il demanda trente hommes de bonne volonté pour occuper les créneaux au-delà du pont-levis. En ce moment, la route par laquelle il fallait nécessairement passer était balayée par une pluie d’obus et de balles qui en labouraient le sol et les abords. Cinquante zouaves se présentèrent, et les trente premiers s’élancèrent au pas de course. Retenu sous la voûte par la consigne, je les