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ler, se faisaient un abri de quelque bout de haie ou d’une borne jetée à l’angle d’une maison, et continuaient à tirailler. Prussiens et Français, nous étions tous en embuscade. Je n’avais qu’un petit nombre de cartouches, et je les ménageais. Mes camarades et moi, nous n’échangions que de rares monosyllabes. Les yeux, les oreilles, les pensées, l’âme et le cœur, tout appartenait à la bataille. On voulait tuer, tuer encore, toujours tuer. Du bout du fusil, on cherchait sa proie; on avait des joies subites et des sourires nerveux quand un corps tombait et augmentait la ceinture de cadavres qui bordait la palissade. On m’avait parlé de la fièvre épouvantable que donne la chasse à l’homme : j’en avais l’abominable feu dans les veines.

On ne savait rien de la bataille, dont les bruits retentissaient depuis le matin. Un horizon de fumée nous entourait; mais on comprenait, à la violence des détonations, qu’elle se rapprochait de plus en plus. Nous sentions vaguement que l’armée allait être prise dans Sedan. Elle s’y engouffrait lentement. Autour des remparts, des tourbillons d’hommes s’agitaient pêle-mêle, les cavaliers avec les fantassins. Tout à coup la nouvelle qu’un armistice de vingt-quatre heures venait d’être signé circula avec la rapidité de l’étincelle électrique. Presque aussitôt le drapeau blanc fut arboré sur le rempart. — Voilà le chiffon ! me dit un zouave d’Afrique en me poussant du coude. — Tous, nous nous mîmes à le regarder d’un air d’hébétement. A la furie de la bataille succédait une sorte d’anéantissement. J’essuyai machinalement mon fusil, dont la culasse était noire de poudre, et dont le canon fumait. Mes camarades grondaient entre eux : — Et l’homme aux graines d’épinard de ce matin, où donc est-il? En voilà des généraux qui ne valent pas un caporal! murmura l’un d’eux.

Je me rappelai en effet que dans la matinée un officier supérieur, général ou colonel, je ne sais lequel, qui commandait à la porte de Paris, était passé dans nos rangs, et, relevant la tête d’un air d’importance, prenant une pose fastueuse : — Mes enfans, avait-il dit, vous êtes les zouaves d’Afrique; je m’engage à vous faire passer sur le ventre des Prussiens et à vous ramener à Paris ! — Nous n’avions plus à passer sur le ventre de personne, et de soldats nous allions devenir prisonniers.

Les batteries prussiennes continuaient à tirer, tandis que le drapeau blanc continuait à flotter. Mon pauvre détachement, diminué de quelques hommes, descendit le rempart et s’engagea dans la rue de Paris, où, réuni à d’autres compagnies, il forma une haie d’honneur. Les obus éclataient çà et là, faisant voler le plâtre et les briques. Nous avions l’arme au pied. Les plus vieux hochaient la tête. On ne leur avait rien dit, et ils avaient la certitude que c’était fini. Aucun de nous ne savait ce que nous faisions là. Que nous im-