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ception. On en vint même peu à peu à ce point que le service de plaid se changea en une amende régulièrement payée. Un registre de comptes du bailliage de Tours, à l’année 1307, porte parmi les recettes « les cinq sols que les hommes nobles du bailliage ont accoutumé de payer pour chaque manquement aux assises. » On aimait donc mieux payer que juger. La conséquence de cela était inévitable : au XIVe siècle, nous trouvons encore « le plaid » fréquemment mentionné dans les chartes; mais, ne nous y trompons pas, il ne s’agit plus d’un service de justice, il s’agit d’une contribution pécuniaire. Le jugement par jurys a presque entièrement disparu, et il n’est resté à la place qu’un impôt. Il en fut de cela comme du service de guerre; les hommes s’en exemptèrent peu à peu, et naturellement ils en payèrent l’exemption, en sorte que les mots hériban, ost, chevauchée, cessèrent de désigner le service militaire, et devinrent des noms d’impôts.

Il nous paraît donc certain que le jugement par jurys n’a pas été enlevé violemment ou par ruse aux populations; les populations y ont renoncé d’elles-mêmes et ont demandé d’en être affranchies. Bourgeois, paysans, gentilshommes, tous ont voulu se décharger du fardeau de la justice. Le droit disparut parce qu’il fallait se donner trop de peine pour l’exercer. La liberté fut supprimée parce qu’elle coûtait trop de travail.


3° COMMENT IL SE FORMA EN FRANCE UN CORPS DE MAGISTRATS. — LES LÉGISTES.

Quand la majorité d’un peuple se refuse à un travail, il se trouve naturellement quelques hommes qui offrent de s’en acquitter au nom de tous, moyennant qu’ils en tirent un juste profit. Déchargez la population du service militaire, et vous aurez aussitôt une armée soldée. Déchargez-la du souci de s’administrer elle-même, et vous aurez un corps de fonctionnaires. Déchargez-la du soin de juger gratuitement, il se présentera des hommes qui feront profession de juger. C’est ce qui arriva au moyen âge.

Les historiens modernes n’ont pas manqué d’être frappés de l’importance que prirent les légistes en France à partir du XIIIe siècle; mais ils se sont quelquefois mépris sur le caractère de cette classe d’hommes et sur la nature de la révolution qu’ils ont opérée. Ils nous les représentent volontiers comme des novateurs et des révolutionnaires qui auraient commencé par découvrir le droit romain, et qui se seraient ensuite armés de ce droit pour attaquer le régime féodal et pour faire triompher leur classe bourgeoise et la royauté à la fois. Rien de tout cela n’est conforme à ce que nous montrent