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rent plus nécessaires, et il devint de règle qu’un légiste fût noble de plein droit. « Or sachez, dit un jurisconsulte du moyen âge, que le fait d’avocasserie est tenu et compté pour chevalerie, car tout ainsi comme les chevaliers sont tenus de combattre à l’espée pour le droict, ainsi sont tenus les avocats de combattre et soutenir le droict par leur pratique et science, et pour ce ils sont appelés chevaliers ès lois, et ils peuvent porter d’or comme les chevaliers [1]. » Ce n’était pas la faveur ou la politique des rois qui les anoblissait, c’était l’opinion publique. Toutes les classes, même la noblesse, consentaient à leur élévation, et l’on ne voit pas qu’à cette époque il fût de mode de protester contre ce qu’on appela plus tard la noblesse de robe. Nul n’avait encore pour cette classe ce superbe mépris qu’exprime Saint-Simon. Les légistes marchaient de pair avec les seigneurs, et on leur donnait même volontiers le titre de « seigneurs ès lois. »

C’est ainsi que se formèrent les légistes. Ils n’étaient pas une caste particulière, ils appartenaient à toutes les classes. Ils ne prétendaient nullement transformer la société; s’ils s’étaient présentés comme des novateurs, tous les tribunaux, ecclésiastiques ou laïques, seigneuriaux ou royaux, féodaux ou bourgeois, les auraient repoussés. Ils s’annonçaient simplement comme des hommes d’étude et de conscience. Ils n’avaient que la prétention de juger les procès ou d’aider les plaideurs. On leur fit bon accueil, et on les honora. Si l’on en croyait quelques historiens, ce seraient les rois qui auraient introduit les légistes dans les tribunaux, afin de renverser plus aisément le régime féodal. Il y a là une erreur. Ces légistes figurèrent dans les cours féodales et dans les cours ecclésiastiques aussi bien que dans les tribunaux royaux. L’échiquier de Normandie comptait dans son sein des légistes avant la réunion de cette province à la couronne. Il en était de même des assises des comtes de Champagne. Les ducs, les comtes et les évêques appelaient à eux les légistes avec autant d’empressement que pouvaient le faire les rois. On savait qu’ils étaient utiles et nécessaires, parce que seuls ils savaient juger. Aucune classe de la population ne se plaignait de leur présence dans les tribunaux. Ils plaisaient à tous : aux plaideurs, qui aimaient à les avoir pour juges; aux seigneurs, qui grâce à eux pouvaient aisément « garnir leur cour » et vider les procès ; à la population enfin, qui ne demandait qu’à être dispensée du service judiciaire et à voir les légistes s’en charger. Ce qui était le vœu de tous se réalisa. Les pairs, gentilshommes ou bourgeois, les jurés de toutes classes furent de moins en moins nombreux aux assises;

  1. Bouteiller, Somme rurale, livre II, titre II.