Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/576

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à moi, ma vertu n’avait point le tempérament aussi solide, et si j’étais résolu à faire mon devoir, ma force n’allait point jusqu’à cet oubli de la crainte. Cependant nous avancions toujours; ni boulets, ni mitraille, rien. Quelle surprise diabolique nous réservait-on? Le fer et le plomb allaient certainement tomber tout à coup dru comme grêle. Point. Le général, qui avait pris la tête, marchait au pas de son cheval, le poing sur la hanche. J’avais les yeux sur son képi aux galons d’or. N’allait-il pas voler dans l’espace? Toujours même silence. Décidément les Prussiens ont le caractère mieux fait que je ne le supposais. Est-ce négligence ou mansuétude? Le pont est franchi; le cheval du général pose ses sabots sur la terre. Nous respirons. Il nous semble que le plus gros de la besogne est fait. Tous à terre et le cœur soulagé, on nous disperse en tirailleurs, et je me porte en avant parmi ces buissons que les mitrailleuses ont fouillés. C’est à présent que les chassepots vont jouer! Les zouaves se jettent de droite à gauche à travers les taillis comme un troupeau de chèvres. Les branches violemment fendues nous couvrent le visage d’éclats de givre. Je vois briller l’épée nue de nos officiers, qui donnent l’exemple. — C’est comme en Afrique! me dit un vieux zouave tout chargé de chevrons et de médailles qui s’est évadé comme moi de la presqu’île de Glaires.

Un coup de clairon sonne ; nous nous arrêtons net. Pourquoi ce coup de clairon ? Immédiatement nous battons en retraite, et ordre nous vient de repasser le pont. Je marche tout en regardant mon voisin, qui regarde le sien. Que se passe-t-il donc? Le canon tonnait toujours. Allait-on nous engager d’un autre côté? Le pont traversé en sens inverse, cinq minutes après on nous le fait repasser en grande hâte; mais alors pourquoi ce premier mouvement de retraite?

Nous étions de nouveau lancés en tirailleurs, et cette fois nous marchions bon train. On ne paraissait pas disposé à nous rappeler; nous avions cette idée, qu’en poussant loin en avant on nous laisserait faire. Le taillis que nous traversions était assez grand et assez épais. Les balles commencèrent à siffler, brisant les branches et faisant pleuvoir les feuilles mortes. Les tirailleurs prussiens nous attendaient. Aussitôt qu’on distinguait un casque à pointe ou une casquette plate, les nôtres répondaient. J’étais trop vieux chasseur, quoique jeune, pour tirer ainsi ma poudre aux moineaux. J’attendais l’occasion de faire un beau coup; il s’en présentait rarement. Il y avait devant nous un vaste parc dont l’artillerie avait renversé les murs; les Prussiens s’y étaient logés. Un capitaine qui courait nous le montra du bout de son épée. En avant! On s’élance après lui par-dessus les pierres éboulées, on entre par les brèches; on se précipite au milieu des massifs et des avenues. Le parc est vide, l’ennemi a décampé, laissant quelques morts le nez dans l’herbe. Il