Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/585

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côtés des routes blanches : partout la neige, on songeait à la Russie. La pensée n’avait plus ni ressort, ni chaleur. Sur ces entrefaites, j’appris qu’on formait un bataillon de francs-tireurs au moyen de quatre compagnies prises dans chacun des quatre régimens de la division, qui se composait alors du 4e régiment de zouaves et du régiment des mobiles de Seine-et-Marne réunis sous le commandement du général Fournès, et du 135e de ligne avec les mobiles du Morbihan embrigadés sous les ordres du colonel Colonieu, faisant fonction de général. J’avais été nommé caporal-fourrier à l’affaire de Champigny; mais, pour entrer dans le corps des francs-tireurs, je n’hésitai pas à déposer un galon et à redevenir simplement caporal. Je voyais dans ces quatre mots : bataillon des francs-tireurs, toute une perspective de combats et d’aventures où les coups de fusil ne manqueraient pas. Je ne voulais pas d’ailleurs me séparer de mon capitaine.

Le hasard donna raison à mes prévisions, et rompit la monotonie de notre existence. La nouvelle se répandit un soir que le lendemain 20 décembre nous entrerions en expédition. Comment le savait-on? quelle bouche indiscrète faisait ainsi descendre à l’avance du général en chef au soldat le jour et l’heure des prises d’armes? C’est ce qu’il nous était impossible de deviner; mais quelqu’un, fée ou femme, se chargeait toujours d’avertir l’armée, et le secret, qui avait toute liberté d’aller et de venir, ne tardait pas à franchir les avant-postes. Que de choses ne racontait-on pas entre camarades, le soir, en fumant une pauvre pipe! La confiance était partie. La nouvelle de cette prochaine sortie fut donc accueillie avec une ardeur hésitante; on n’y voyait que l’occasion de remuer un peu. Un sergent qui tisonnait le feu dans une chambre sans fenêtre, où il ne restait qu’un vase de fleurs artificielles sous son globe de verre, se tourna du côté du narrateur, et d’une voix sèche : — Où doit-on reculer demain? dit-il. — Ce mot sanglant traduisait les sentimens du soldat. Il ne croyait plus à la victoire, parce qu’il ne croyait plus aux chefs. Dans de telles conditions, les régimens marchent avec la déroute suspendue à la semelle de leurs souliers.

Un mouvement rapprocha mon bataillon du village de Rosny, où les maraudeurs n’avaient laissé ni une porte, ni une persienne, ni un volet. Les maisons avec leurs fenêtres béantes ne cachaient plus un habitant, si ce n’est çà et là quelques misérables fugitifs qui remuaient dans les caves. Le lendemain, à quatre heures du matin, le régiment s’ébranla, et à la faveur de la nuit noire, traversant le canal de l’Ourcq, il vint camper à 2 kilomètres de la ferme de Groslay, à l’abri de quelques maisons. On savait à peu près que l’affaire du Bourget allait recommencer.

Il y avait dans le corps de logis derrière lequel ma compagnie se