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mieux que les ténèbres ; le paradis, c’est la terre qu’illumine le soleil. Depuis cinquante ans, on n’a pas signalé en Grèce plus de trois suicides, encore deux s’expliquent-ils par l’influence des idées européennes. Les chants bulgares racontent avec complaisance des cruautés atroces, peignent des cadavres coupés en morceaux, des têtes séparées du corps, des urnes pleines d’un sang encore tiède ; le Grec ne s’arrête pas à ces images : s’il les rencontre, il détourne les yeux.

Parmi les poésies bulgares qui n’ont pas été encore publiées, celles du Despoto-Planina sont les plus remarquables. Le Despoto-Planina est un canton montagneux situé entre la province de Philippopolis et celle de Sérès. Il renferme une nombreuse tribu qui vit isolée, à peine visitée à de longs intervalles par quelques marchands et par les muletiers qui transportent à travers le Rhodope du vin et de l’huile. Cette population, qu’on appelle les Bulgares-Pomazi, parle le slave ; mais elle a un type qui ne rappelle ni les Bulgares ni les Serbes. Les Pomazi passent pour musulmans parce qu’ils ont quelques mosquées, sans connaître le Coran, sans pratiquer les lois qu’il prescrit. Les hommes, grands, vifs, élégans, aux yeux expressifs, aux cheveux noirs, appartiennent à une forte race ; leur montagne les a protégés contre tout mélange. Dans le Despoto, on conserve de mémoire de très longs poèmes. Un habitant de Sérès, en Macédoine, M. Vercovitch, a recueilli de la bouche de chanteurs qui ne savent pas écrire plus de 20,000 vers. Son volume, encore manuscrit, est aujourd’hui à Belgrade, où M. Schafarik le jeune, qui se propose de le donner bientôt au public, a bien voulu me le communiquer ; M. Dozon en a traduit d’importans fragmens. Ces chants sont une grande nouveauté. Ils se rapportent à un même cycle ; malgré la diversité des sujets, ils célèbrent tous l’arrivée sur le Danube, dans l’Hémus et le Rhodope, d’une nation conquérante qui paraît être de race aryenne et se donne le nom de Slovènes. Ils sont donc commémoratifs d’une de ces invasions encore si mal connues-qui ont eu pour théâtre la presqu’île du Balkan. Une population nombreuse habitait des pays lointains au nord du Balkan et des Karpathes, elle s’est vue forcée d’abandonner un sol qui ne pouvait plus la nourrir. Arrivée sur le blanc Danube, elle a rencontré des monstres fantastiques, des hommes dans un état de complète sauvagerie : elle a vaincu les obstacles que lui opposaient les êtres surnaturels, soumis et civilisé les barbares. Les dieux de ce peuple sont les forces de la nature personnifiées : le soleil, les nuages, le feu, la foudre ; la terre est représentée en hiver comme une femme qui dort dans une caverne ; le soleil lui ôte son manteau ; les nues se marient avec le soleil. Une divinité qui n’est pas nommée semble être supérieure à toutes les autres. Les Samovilas, les Divas, la