Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 102.djvu/209

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En sortant de la cathédrale, je lis à l’angle d’une des petites rues tortueuses qui l’avoisinent le nom de l’abbé Leboeuf ; ce souvenir de reconnaissance pour une gloire modeste et un solide mérite fait honneur à l’édilité auxerroise. Des travaux si nombreux et si considérables de l’érudit chanoine, je ne connais que quelques-unes des parties de ses mémoires pour servir à l’histoire civile et religieuse du diocèse d’Auxerre, mais j’en connaîtrais davantage, que le sentiment d’estime que ces lectures m’ont inspiré n’en pourrait guère être augmenté. Il est difficile d’unir plus de patiente érudition à plus de modestie et je dirais presque à plus d’humilité de parole. Que voilà donc un savant qui hausse peu le ton, a peu souci de s’imposer à ses lecteurs, et poursuit peu la vaine gloire ! Ses écrits, qui ne cherchent pas l’ornement et qui ne connaissent pas le coloris, se laissent lire pourtant avec facilité, avec plaisir, tant leurs honnêtes pages sont reluisantes de candeur, de bonne foi, de sincère et naïf amour des choses antiques. La manière dont il avait acquis son érudition est aussi bien faite pour toucher quiconque prend plaisir au spectacle d’un honnête homme qui arrive à faire quelque chose de considérable avec rien. Ah ! , il n’avait pas eu à sa disposition des bibliothèques de cent mille volumes, des musées admirables, des collections dressées avec méthode. Élevé dans le sanctuaire, enfant de chœur, servant de messe, il avait appris à lire dans les vieux antiphonaires et les vieux rituels, et, c’est en tournant leurs feuillets, en remarquant avec l’acuité de l’enfance mille petits détails insignifians en apparence, que s’insinua doucement dans sa jeune âme cet amour de l’antiquité religieuse qui ne l’abandonna plus. Entré dans les ordres, des difficultés qui auraient été insurmontables pour quiconque n’aurait pas eu l’amour de la science lui furent opposées par la pauvreté et les devoirs de sa profession ; mais ce sont là des barrières qui n’arrêtent pas un cœur bien épris. Il n’avait pas de livres, il alla les chercher où ils étaient ; il n’avait pas d’argent pour voyager, il s’en passa en n’employant ni voiture, ni cheval. Dès que le temps et les devoirs de sa profession le lui permettaient, il prenait un bâton à la main, partait sans emporter d’autre bagage que lui-même, et accomplissait, par ce procédé renouvelé de Bias, des excursions de deux et de trois mois. Puis, sa moisson faite, il s’en revenait au logis, classait les résultats de sa récolte et notait comme objets de ses excursions futures les difficultés nouvelles que soulevaient les documens qu’il avait recueillis, ou les diverses obscurités qu’il n’était pas parvenu à éclaircir. L’année d’après, il recommençait, et c’est ainsi que, selon les traditions locales, s’écoulèrent les années de sa jeunesse et de sa force avant que son mérite eût rencontré sa récompense, et qu’il fût devenu chanoine de ce diocèse de Paris, dont il a écrit l’histoire. Les