Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 102.djvu/211

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ce soit à l’imagination de la presque totalité des promeneurs, et dont l’image, selon les principes que nous avons exposés déjà ici même, serait mieux placée dans la cour d’une école ou la salle d’une académie que dans un jardin public. Auxerre a senti cette lacune et a eu le désir de la combler. Malheureusement les renommées des hommes éminens que cette ville a produits se prêtaient assez mal à cet hommage monumental. Nous avons rendu pleine justice au mérite de l’abbé Lebœuf, mais comment songer à lui élever une statue ? Lacurne de Sainte-Palaye, l’ami de Charles De Brosses, l’érudit aimable qui, avec le comte de Tressan, a le plus contribué au XVIIIe siècle à mettre à la mode le moyen âge, appartient à la même catégorie de célébrités. Ici nous touchons à une des objections les plus fortes que l’on puisse faire à cette rage de statues monumentales qui depuis trente ans s’est emparée de toutes les villes de France indistinctement. Ce n’est pas tout en effet que de vouloir posséder une statue monumentale, encore faut-il en avoir la matière première, c’est-à-dire un grand homme dont la renommée s’accommode de ce genre d’apothéose. Il se peut faire qu’une ville ait été très fertile en hommes éminens, et qu’il n’y ait cependant dans aucun de ces hommes la matière première que nous réclamons. Dans ce cas, ce que cette ville aurait de mieux à faire, ce serait de regarder d’un œil sans envie les villes souvent moins illustres qui posséderaient ce genre d’ornement tout simplement parce que le hasard de la nature leur a fourni un homme qui réunit les qualités voulues pour une statue monumentale. Ne trouvant dans ses hommes célèbres aucune renommée capable de supporter cette épreuve du bronze, Auxerre a justement pensé que sa qualité de chef-lieu lui donnait droit de se parer des gloires qui appartiennent au département entier, et c’est ainsi qu’un tardif hommage a été enfin rendu au maréchal Davout, dont la mémoire attendait encore, alors que les images de tous ses frères d’armes moins illustres que lui ornaient depuis longues années les places publiques des villes où ils ont pris naissance. Jamais choix ne fut plus heureux, car il a porté sur l’individualité la plus éminente qu’ait produite le ; département de l’Yonne, et s’il est une mémoire qui soit vraiment faite pour le bronze, c’est bien celle de l’énergique soldat que M. Thiers appelle si justement le taciturne et sévère Davout.

Certainement c’est un homme d’esprit qui a présidé à l’érection de cette statue, car le choix de la place où elle s’élève témoigne d’un bon goût qu’on ne saurait trop louer. Elle ferme l’extrémité d’un vaste et vert boulevard de récente création, et par derrière son piédestal l’œil découvre avec plaisir un des plus jolis sites de la campagne auxerroise. Ainsi placée dans un espace ouvert où elle n’est ni étouffée ni amoindrie, elle se détache sur un fond d’air et de