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officielle. Dans les sociétés primitives ou dans celles que le cours des événemens a ramenées à la barbarie, chacun est tenté de s’assigner brutalement son rang et ses prérogatives ; c’est déjà quelque chose que d’y marquer la limite des pouvoirs et d’y régler les questions d’étiquette. Pierre II fut pour le Monténégro ce qu’avait été pour l’Aragon don Pedro le Cérémonieux. Il était réservé au successeur qu’il s’était choisi de compléter son œuvre par des mesures plus essentielles encore.

Ce successeur, le prince Danilo Ier, était un des neveux de Pierre II ; il n’avait pas vingt ans quand il fut appelé en 1851 à recueillir l’héritage de son oncle. Un sentiment naissant avait beaucoup diminué sa vocation pour l’état ecclésiastique. Il dépendait encore de lui de décliner les honneurs de l’épiscopat. Il fit mieux : il forma le hardi projet d’échanger la dignité d’évêque contre le pouvoir de prince temporel. Il fallait faire approuver cette audace à Saint-Pétersbourg. L’empereur Nicolas donna son assentiment. Fort d’un pareil appui, Danilo Petrovitch revint à Cettigné. Un de ses oncles, président du sénat, détenait le pouvoir, et se montrait peu disposé à le restituer. Danilo le lui arracha des mains en présence et aux acclamations du peuple, convoqué sur la place publique ; puis, quand il eut réprimé les complots, chassé les mécontens, confié l’autorité à son frère aîné, le valeureux Mirko, il repartit pour Trieste, où l’attendait la fiancée dont la main devait être le prix de ce coup d’état. La puissance spirituelle fut dévolue à un archimandrite. Après un intervalle de trois cent trente-cinq ans, un kniaze régnait de nouveau à Cettigné.

Cette séparation de l’église et de l’état contenait en germe toute une révolution. Depuis le départ du dernier des Tsernoïevitch, le Monténégro s’était enfoncé avec une sorte de sauvagerie farouche dans son isolement. Il avait vécu en dehors du monde, n’en voulant rien connaître, n’en voulant surtout rien imiter. Entièrement dévoué à la politique qui avait le plus abaissé le croissant, il soupçonnait à peine qu’il pût y avoir en Europe d’autres chrétiens que les Russes. D’un signe, la Russie le déchaînait contre ses ennemis. Les pans de murs noircis, les ruines dont Raguse est encore entourée, attestent l’influence de ces excitations. Quand éclata la guerre de Crimée, le prince Danilo se montra moins docile. La France avait un représentant à Scutari, et ce représentant, investi de la confiance du capitaine des Mirdites, eût pu appeler aux armes les tribus catholiques de l’Albanie, de temps immémorial ennemies et rivales des tribus monténégrines. M. Hecquard s’était au contraire employé à faire renouveler les trêves. Pour prix de cette intervention bienveillante, il ne demandait qu’une chose : que le