Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 99.djvu/131

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Dubois, loin de contrarier cette impression, la confirme au contraire, car on dirait que les deux artistes se sont proposé pour modèle la sculpture romaine de la seconde moitié du XVIIe et de la première moitié du XVIIIe siècle. Les statues de la nef par leur grâce un peu mièvre, mais non sans charme, leurs draperies trop soigneusement travaillées, leur originalité tourmentée et cherchée avec labeur, pourraient rivaliser sans désavantage avec les statues des Philippe Valle, des Flaminius Vacca, des Maïni, des Rusconi, et autres sculpteurs romains dont elles reproduisent les ingénieux mérites et les agréables défauts. Quant aux grandes statues du chœur, dont on trouverait facilement les analogues dans la sculpture romaine, une au moins, celle de saint André, fait mieux que rappeler la statue colossale du Flamand Duquesnoy qui orne un des coins de la confession, de Saint-Pierre. Mais Saint-Bénigne contient un objet d’un intérêt bien autrement piquant que ces sculptures, et le curieux qui est à l’affût de choses inconnues ou peu remarquées fera bien d’aller droit à la pierre tombale de Wladislas le Blanc, relevée dans ces dernières années et dressée contre un des murs de l’église par la piété patriotique du prince Ladislas Czartoryski. De toutes les curiosités historiques de Dijon, cette pierre tombale est assurément la plus excentrique et la plus piquante.

Cette pierre tombale est du genre de celles dont nous parlions il y a un instant à propos de Claux Slutter. Le dessin de la surface pique tout d’abord la curiosité comme une énigme, et l’on n’a de cesse avant de tout savoir du personnage dont elle recouvrit les os. Au centre de la pierre se présente l’image du mort : c’est un homme d’âge mûr, de physionomie morose, sur laquelle l’artiste a essayé de répandre un air de piété qui cache mal une âme violente et volontaire. Les mains qui sont jointes pour la prière et les pieds qui foulent deux lions sont d’une remarquable délicatesse et indiquent le rejeton d’une race qui pourrait bien toucher à sa fin. Un ange robuste, mais dont les contours rappellent les formes de la femme, tient une couronne suspendue au-dessus de la tête. L’y déposera-t-il ? Ce chaque côté de la tête, deux autres anges, encore d’apparence féminine, tiennent d’une main deux écussons, et de l’autre les deux extrémités d’un diadème, dont ils s’apprêtent à ceindre son front. L’en ceindront-ils ? La chose est douteuse, car, de même que l’ange qui tient, la couronne, ils semblent hésiter et attendre un ordre. Un détail curieux, c’est que les deux extrémités de ce diadème, par la manière dont elles sont présentées, figurent deux énormes oreilles d’âne. Ce détail paraît d’abord l’effet d’un hasard ou d’une gaucherie, mais lorsqu’on connaît les aventures du personnage, on ne doute pas qu’il n’y ait là une allusion malicieuse