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de l’artiste. Le vêtement est une tunique brodée aux manches de six galons et garnie de paremens de fourrures. Cette effigie est encadrée dans une architecture de cathédrale ou d’abbaye dont les côtés sont divisés en six niches surmontées de clochetons. Dans chacune de ces niches est dessinée une figurine. Trois de ces figurines représentent des moines, une quatrième est la Mort en habit de religieux, la cinquième un personnage à vêtemens monastiques, armé d’un glaive, probablement un chevalier teutonique, la sixième un porteur de palme qui, selon toute apparence, représente un pèlerin de Jérusalem, tous emblèmes bien choisis des diverses fortunes du mort, qui fut tour à tour aspirant au trône de Pologne, pèlerin, chevalier porte-glaive et moine. Autour de la pierre se déroule cette inscription : « Hic jacet, vir illustris, Wladislaus, dux allus Poloniœ, monachus hujus cœnobii per plures annos, postmodum dispensâtus per papam pro successione regni Poloniœ. Obiit in civitate Argentina, hic eligens sepeliri. Anno MCCCLXXXVIII. I kalen. marii ; ci gît illustre seigneur Wladislas, haut duc de Pologne, moine de ce monastère pendant plusieurs années, plus tard dispensé de ses vœux par le pape pour la succession du royaume de Pologne. Il mourut dans la cité de Strasbourg après avoir déclaré sa volonté d’être enterré en ce lieu-ci. L’an 1388, 1er mars. »

Ce prince, qui fut deux fois moine, deux fois compétiteur au trône de Pologne, et qui, après bien des aventures dues à l’inconstance de la fortune et à l’inconstance plus grande encore de son âme, est venu choisir sa sépulture à Dijon, c’est le dernier rejeton de la première dynastie de Pologne, la maison des Piasts. Le royaume pour lequel il combattit n’existe plus, mais sa pierre tombale existe toujours, attestant une fois encore qu’il n’y a de vraiment solide ici-bas que le sépulcre. Il fut exclu définitivement du trône par l’avènement du. premier Jagellon, et voilà qu’après bien des siècles c’est le dernier descendant des Jagellons, hôte comme lui de la terre étrangère, qui rend à sa mémoire le suprême témoignage de piété. Ainsi passent les choses dans un monde où rien ne vaut la peine qu’on se donne pour l’atteindre, et où rien ne s’acquiert que pour être perdu. L’histoire de ce prince est au plus haut point instructive, car elle présente, comme en un microcosme magique, la prophétie des destinées de la malheureuse Pologne, et les enfans de ce noble pays peuvent encore contempler. dans ce miroir la fidèle image des séduisans défauts qui perdirent leurs pères. Vaillante turbulence, brillante anarchie, courage aventureux, exaltation romanesque, soudains accès de passion montant au cerveau comme l’ivresse, soudaines résolutions désespérées, imprudentes générosités suivies d’un repentir inutile, inconstance fébrile d’une âme