Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 103.djvu/75

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En sortant de Paris par le bois de Vincennes, on trouve à main gauche le village de Nogent avec ses petites habitations rouges et blanches perdues dans le feuillage, ses ruelles désertes qu’embaume l’odeur des jardins, et dans le fond son beau viaduc aux arches gigantesques, qui, franchissant la Marne en deux enjambées, décroît graduellement de chaque côté et se dessine à l’horizon comme une dentelle de pierre. Toujours à gauche et suivant le fleuve passe la route de Strasbourg, qui de Nogent par le faubourg du Perreux mène à Neuilly et à la Ville-Évrard. De cet endroit, la vue embrasse tout l’autre côté de la Marne : dans le bas, Petit-Bry avec son clocher rustique et ses maisons groupées par étages, à gauche Noisy-le-Grand, à droite la vaste ferme du Tremblay, et plus loin dans le haut, Villiers, Cœuilly, tous ces villages de la banlieue parisienne aux noms si rians jadis, aujourd’hui devenus sinistres, car la guerre étrangère a passé par là, et partout les traces en sont restées, comme si les choses, elles aussi, voulaient garder le souvenir. Sur les deux berges de la Marne, piétinées au pas des soldats, le gazon rare et poudreux, souillé de plâtras et de débris, semble après deux ans n’avoir pu retrouver encore son ancienne fraîcheur, Çà et là dans le sol des trous profonds d’un demi-mètre : ce sont les trous des sentinelles perdues ; puis des arbres coupés dont les troncs morts percent la terre. Les murs des jardins et des maisons, réparés à la hâte, montrent ainsi que des cicatrices la place des meurtrières, et ces grands carrés blancs font tache sur le fond noirci. Des balles ont cassé les treillis, brisé les clôtures. L’œil s’attriste à ce spectacle, et cependant voici venir de pesantes voitures chargées de matériaux ; au tournant de la route, des peintres en chantant rétablissent l’enseigne d’un cabaret, tandis qu’aux environs s’entend le grincement du fer sur la pierre et le marteau des ouvriers qui réparent le pont de Bry. Tout ce pays a maintenant sa légende. C’est là en effet que Hoff devait se battre et se distinguer ; c’est là, à quelques pas de Paris, dans ces jardins et ces enclos, qu’il allait faire cette guerre de ruses et d’embuscades dont les détails rappellent les romans de Fenimore Cooper, et semblent empruntés à la vie des Prairies.

Aux premiers jours de l’investissement, nos troupes, on le sait, ne dépassaient guère la ligne des forts, et l’ennemi s’était avancé bien au-delà des limites qu’il devait conserver plus tard. Le 7e de marche était alors posté en avant de Vincennes, mais n’occupait pas Nogent. Pendant la nuit, les éclaireurs prussiens poussaient des reconnaissances jusque dans le village, et, quand ils passaient au galop, à la clarté de la lune, on voyait leurs ombres rapides se profiler sur les murs. Impatient d’en venir aux mains, Hoff s’adresse à ses chefs ; à grand’peine il obtient l’autorisation, réunit une quin-