Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/294

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pas perdue pour cela : on la répand dans nos rues au moment du balayage ; elle assainit la voie publique en purifiant les ruisseaux, en lavant les trottoirs et en nettoyant les pavés. La naïade qui la verse de ses urnes souterraines ne doit pas être humiliée de cette destinée nouvelle, car, en feuilletant les vieilles chroniques du pays des nymphes, elle trouvera que Turgot, prévôt des marchands, fit concentrer en 1737 et en 1740 toutes les eaux de Belleville dans un réservoir construit vis-à-vis la rue des Filles-du-Calvaire, et que plus d’une fois il les fit lâcher dans le grand égout dont nous aurons à parler plus tard, et qui bien souvent alors avait besoin d’être violemment balayé par un courant rapide et profond.

Les sources du sud, celles que par excellence on appelait autrefois les sources royales, ont aussi bien perdu de leur importance ; elles n’entrent guère dans le total de la consommation parisienne que pour une moyenne de 1 million de litres quotidien. Elles sont fournies par les territoires de Rungis, de L’Hay, de Cachan, d’Arcueil, et par le drainage du sol. L’aqueduc qui nous les apporte, au moment où il doit franchir la vallée de la Bièvre, prend un aspect grandiose qui ne déparerait pas la campagne romaine. Il fut construit par Jacques de Brosse, qui a fait œuvre durable. Il a 400 mètres en arcades, et il produit un effet imposant dans le paysage. Je me le rappelle au temps de mon enfance tout empanaché de verdure, habillé de lierre et fleuri de ravenelles ; des ormeaux, des frênes, des érables, avaient trouvé moyen de pousser sur le toit de pierre, en avaient descellé les dalles, entre lesquelles ils glissaient leurs racines, qui allaient boire au courant ; sous les arches, on avait bâti de petites maisons auxquelles les piliers servaient de façades latérales ; tout ce monde semblait vivre là en famille, la nature, le monument et les hommes. On y mit bon ordre, et l’on eut raison, car ce pêle-mêle compromettait la construction elle-même, qui se lézardait, se désagrégeait et parfois en guise d’avertissement laissait choir quelque gravier sur la tête des passans. De 1834 à 1836, on déblaya l’aqueduc ; on jeta bas les bâtisses parasites, on arracha les herbes folles, on abattit les arbres et l’on pansa toutes les plaies que le temps avait faites à l’édifice de Marie de Médicis. Aujourd’hui il est fort propret, et si les humides bourrasques du nord n’en avaient noirci la face septentrionale, on le croirait neuf. Les parties contemporaines de Jacques de Brosse sont facilement reconnaissables ; les larges blocs de pierre équarris et assemblés portent tous les marques particulières des tâcherons qui les ont taillés : ici un maillet, là un ciseau, ailleurs un compas, signature naïve de ceux qui ne savaient point écrire. Au fond de la vallée, il a 22 mètres d’élévation et semble regarder avec mépris la vilaine petite rivière