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pour la fille de l’imam que pour Elmas ; les allures de celle-ci effarouchaient l’orthodoxie musulmane, et on lui en voulait du dédain imprudent qu’elle montrait à l’égard de beaucoup de dames turques : aussi la rivale de Nedjibé était-elle mal vue dans les harems, là surtout où les femmes avaient plus de prétentions au zèle religieux qu’à la beauté, à la jeunesse ou à l’esprit.

Elmas continua quelque temps encore à mener sa vie ordinaire ; mais les journées lui paraissaient horriblement longues. Elle ne trouvait plus de plaisir à ses occupations d’autrefois. La femme du mektoubdji allait chez sa sœur plus souvent encore qu’autrefois ; en revenant du sérail, elle était presque certaine de voir Maimbert, assis à son poste d’observation devant la porte de son jardin. Elle restait au fond de sa voiture par crainte d’être observée, mais elle baissait son îachmak, et au passage elle adressait à son amant un sourire qui le consolait de l’ennui de sa longue attente.

Celui-ci commençait à désespérer ; il se disait que d’insurmontables obstacles s’opposeraient peut-être à toute tentative qu’Elmas ferait dans l’avenir pour se rapprocher de lui. Outre qu’il se sentait épris de la belle Turque, il lui devait les premiers instans de tranquillité morale dont il eût joui depuis de longs mois. Elle avait rompu le charme, elle avait fait évanouir la pénible vision qui obsédait sans trêve son esprit. Sa pensée, toute pleine auparavant du souvenir de la trahison dont il avait été victime, avait-parcouru depuis la visite d’Elmas une nouvelle étape, et s’abandonnait aujourd’hui à l’enchantement de ce nouvel amour ; il pouvait jeter un regard sur son passé et y trouver autre chose qu’amertume et qu’ennuis. Cependant il lui restait une grande défiance de ses propres forces ; il n’osait pas compter sur les faveurs du hasard : aussi ne doit-on pas s’étonner qu’il fût peu disposé à tenter la fortune par des coups d’audace. Les idées qui lui venaient, quand il rêvait aux moyens de passer quelques instans avec Elmas, lui semblaient pitoyables. En désespoir de cause, il résolut de patienter : bientôt il fut récompensé de sa sagesse. Un soir, vers sept heures, Elmas passa en voiture devant la maison de la Grand’Rue. La longueur des jours commençait à diminuer, et à ce moment-là il faisait déjà presque nuit. Un billet lancé de l’intérieur de la calèche tomba aux pieds de Maimbert, qui y lut ces mots : « Attendez-moi demain à l’ikindi (deux heures après le coucher du soleil). »

Elmas comptait en effet, pour la soirée du lendemain, sur quelques instans de liberté. Osman-Pacha devait donner un grand dîner à sa maison de campagne, et la famille du mektoubdji était invitée. Djémil-Bey et Nedjibé avaient promis de s’y rendre : Elmas imagina un prétexte pour ne pas se joindre. à eux ; elle pensait ne pas